Le placard de Kim Un-su, Une ode au bizarre et à l’étrangeté

Un récit qui ne vas pas vous laisser indifférent

Une page de garde avertit le lecteur, le livre que l’on s’apprête à ouvrir n’est pas une lecture comme les autres. On n’y trouvera pas les ingrédients qui en font un roman noir dans lesquelson se plonge d’habitude, et encore moins un thriller ou un polar, même si certains éléments font indubitablement penser au roman noir. L’auteur promet de nous emmener vers des rivages peu fréquentés par la littérature habituellement et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y parvient avec brio.

Ce roman exige de son lectorat qu’il se laisse entraîner dans les pages du récit sans forcément comprendre immédiatement les tenants et les aboutissants de l’oeuvre. Il faut accepter de se laisser entraîner dans ce monde étrange en attendant de voir où l’auteur veut nous emmener. Soyez prévenu le placard n’est pas un récit comme les autres. Et je profite de cette introduction plus longue que d’habitude pour remercier chaleureusement les éditions Matin calme pour l’envoie en numérique de l’ouvrage.

”Il se peut que vous ne rencontriez jamais un magicien. Ce n’est pas parce que les magiciens n’existent pas. C’est parce que vous avez cessé de rêver. Dans ce monde, la magie est partout. Par conséquent, les magiciens sont partout.”

Ici règne l’étrange

Très vite lors de ma lecture je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement entre les cas de mutations étranges et dérangeantes décrits par le narrateur et le ceux compilés sur le site de la fondation SCP. Mais qu’est-ce que donc que ceci la fondation SCP ? Tout simplement un site d’écriture collaborative réunissant des rapports rédigés de manière clinique sur des phénomènes sortant de l’ordinaire. Le site fonctionne comme un wiki où chacun peut contribuer à enrichir l’univers hors-normes de la fondation en écrivant un récit, ou conte, qui viendra s’ajouter à la centaine déjà existant. Mais je n’en dirai pas plus sur ce site si intrigant et je vous laisse faire la découverte par vous-même.

Des parallèles évidents existent entre le placard et le principe de la fondation SCP. Le récit compile des témoignages de personnes atteintes de mutations ou de pouvoirs qui perturbent leur quotidien, le tout nous est rapporté par un narrateur anonyme chargé de veiller sur les dossiers de ces étranges cas entassés dans un placard, le placard n°13. Mais là où la fondation SCP s’amuse à faire vaciller les fondations de ce que nous appelons communément le réel et à réveiller nos angoisses les plus profondes, l’auteur du placard se sert de ces chimères somme toutes bien inoffensives afin d’instiller en nous un profond sentiment de mélancolie.

Absurdia et mélancholia

En effet, que ce soit la femme qui se voit obligée d’abriter un lézard dans sa gorge ou bien les Unités Multi-personnelles. Toutes les personnes victimes de ces mutations, la plupart incontrôlables, ont pour point commun un sentiment de solitude, d’exclusion sociale voire de rejet. Si les premiers témoignages que le récit nous offre à lire sont juste étranges et prête à sourire, avec même une touche d’optimisme grâce au cas des torporers, on glisse petit à petit dans un gouffre de détresse humaine où la mélancolie le dispute à l’ennui. Ainsi les mosaïqueurs de mémoire tentent-ils de se soigner de leur présent en effaçant leur passé traumatisant au risque de sacrifier leur futur. Les sauteurs de temps voient ainsi disparaître plusieurs heures de leur vie sans jamais pouvoir les rattraper. Ces pauvres bougres, victimes de pathologie absurde partagent une profonde mélancolie et un sentiment d’incompréhension face à un monde où la norme semble être l’uniformité. Rapidement une toile de fond se dessine derrière ces récits qui évoquent notre monde bien plus qu’il ne le semble de prime abord.

”-Vous ne pensez pas rentrer en Corée ?

-Non

-Pourquoi ? C’est tout de même votre pays ?

-Là, vous parlez du pays natal…ce sont de drôles de mots. À cause de ces mots, on y reste. On y mange, on y dort, on s’y marie, on y achète sa maison. On soutient l’équipe nationale et, juste parce qu’on est du même pays, on est amis. Mais moi, j’ai passé des jours vains en Corée. Dans l’espace ou dans le temps, quelque chose clochait. J’ai fait de grands détours pour en arriver là, mais maintenant je sais ce qu’est le bonheur et je pense que le pays natal n’est pas si important. Si on veut découvrir qui on est vraiment, il faut parfois oublier le pays natal et devenir nomade”

L’auteur ne s’est pas contenté de rassembler le maximum d’idées absurdes pour construire son récit. Les fameuses chimères qu’il décrit dans son roman son avant tout un moyen de mettre en avant l’absurdité du quotidien constitué pour la majorité d’entre nous d’une banalité affligeante. La pathologie des torporers permet de mettre l’accent sur la course à la productivité, tandis que le sort des sauteurs de temps nous rappelle que rien ne peut rattraper les heures disparues. À travers ses récits l’auteur brasse un lot conséquent de sujets d’actualités, tel que l’identité sexuelle avec les Néo-hermaphroditus dont l’anatomie hors-norme les condamnent à une solitude déprimante et une misère sexuelle irréversible. Il s’attaque aussi aux théories du complot, au communautarisme, au harcèlement en entreprise, notre rapport aux autres et comment l’image que le monde nous renvoie de nous-même peut nous marquer de manière indélébile. Évidemment, vu le nombre d’histoires compilés dans l’ouvrage, certains thèmes ne sont que survolés. L’auteur achève souvent ces témoignages par des aphorismes, mêlant humour absurde et sagesse désinvolte, dont la brièveté les rapprochent des haïkus.

« Ceux qui voient leur propre tombe sont rares.

Mais moi, je pense qu’avant de bâtir sa maison

On devrait construire sa tombe

Car ceux qui ont veux leur propre tombe

Savent que la vie est précieuse »

Moi aussi j’existe

À côté de ces récits à l’intérieur du récit, une narration diffuse se met progressivement en place avec le narrateur comme personnage principal. La volonté de l’auteur de laisser ce personnage dans l’anonymat en fait sa force et sa faiblesse. Sa force car cela permet d’appuyer le propos de l’auteur sur l’uniformisation de la société et la faiblesse car tous les chapitres qui lui sont consacrés revêtent un caractère impersonnelle qui les rendent ternes malgré les épreuves qui vont lui être réservés. Pourtant à sa manière le parcours de ce brave employé recèle lui aussi quelques enseignements sur la résilience et notre capacité à accepter notre sort quel qu’il soit. Dommage que l’auteur ne soit pas parvenu à insuffler dans cette partie du récit un peu plus d’emphase, afin de créer un véritable lien entre le narrateur et le lecteur mais il s’agit sans doute d’une volonté de sa part.

Pour terminer cette chronique je voudrais attirer votre attention sur le fait qu’aussi triste et déprimantes sont certaines histoires contées dans cet ouvrage, on y trouve aussi de l’humour mais surtout une forme de résistance à l’ennuie blême qui hante nos vies. C’est une vision toute personnelle mais j’ai trouvé dans certaines de ces histoires un appel à laisser voguer son imagination en toutes circonstances et quelque soit les rivages vers lesquelles elle nous emportent.

”-Il n’y a pas longtemps, ma femme et moi, nous avons échangé nos corps pour faire l’amour. Ma femme a utilisé le mien et moi le sien.

– Il paraît que les femmes ont un orgasme plus fort que les hommes, est-ce vrai ?

– Ce jour-là, j’ai découvert que j’étais nul au pieu…”

Pour ceux qui seraient intéressés par la fondation SCP je vous mets le lien de la vidéo du talentueux vidéaste Alt-236, très complète qui’aborde le vaste sujet qu’est la fondation SCP.

Résumé: (si l’on peut dire)
Le jeune homme, les mutants et la société secrète

Le narrateur est un jeune type, pas bien ambitieux, plutôt lent, tranquille. Il a traîné après ses études, le temps passe, la trentaine arrive quand enfin il décroche un boulot, dans un laboratoire privé. De fait, il n’a pratiquement rien à faire, juste réceptionner les arrivages quotidiens. Au tout début il est gêné, jusqu’à ce qu’il découvre que, grosso modo, personne ne fait rien dans ce laboratoire, si ce n’est faire semblant d’être occupé.
Un jour, il trouve un placard fermé par un cadenas à combinaison. Par pur désœuvrement, méthodiquement, il va essayer de l’ouvrir. Et quand il y parvient soudain, il tombe sur des dossiers fascinants. Des personnes consultent un certain Dr Kwon, du laboratoire. Mais les  » maladies  » de ces gens sont tout sauf habituelles. L’un a un ginkgo qui pousse au bout de son doigt, un autre fait des sauts abrupts dans le temps, une femme devient plusieurs personnes à la fois.
Et ces dossiers semblent intéresser une étrange société secrète, prête à tout pour les récupérer.

  • Éditeur : Matin calme (4 mars 2021)
  • Langue : Français
  • Broché : 296 pages
  • ISBN-10 : 2491290456
  • ISBN-13 : 978-2491290450
  • Poids de l’article : 458 g
  • Dimensions : 15.5 x 2.8 x 22.6 cm

Sang chaud de Kim Un-su, conte du banditisme ordinaire

Des histoires de mafieux qui rêvent d’un ciel plus bleu où ils seraient les seuls maîtres du jeu, baignants dans l’argent facile et la luxure, on en a eu un sacré paquet ces dernières années. Au cinéma évidemment avec le légendaire Scarface avec Al Pacino, mais chaque médium a su raconter ses histoires de luttes de pouvoir sanguinaires qui nous fascinent d’autant plus que c’est un monde qui nous est étranger. Aujourd’hui c’est au tour de la Corée du Sud de nous faire partager le parcours d’un voyou de jours meilleurs.

Un voyou, nommé Huisu, qui n’est pas la vitrine de vente idéale pour cette vie de mafieu particulière. Jugez plutôt, à l’aube de la quarantaine son seul logement est une chambre d’hôtel meublé de manière spartiate, il n’a pas de compagne, pas d’enfants, avale des litres d’alcool et accumule les dettes de jeux comme s’il cherchait le meilleur moyen de finir en nourriture pour les oiseaux de l’île de la châtaigne, l’endroit où son clan se débarrasse des gêneurs. Les premières chapitres du roman nous plongent dans la psyché d’un homme sombre et dépressif mais qui se révèle attachant de par son cynisme, sa lucidité sur le milieu dans lequel il évolue et son romantisme désespéré.

Et encore heureux me direz-vous car Huisu est de toutes les pages, de tous les chapitres. Il nous accompagne durant toute cette découverte de la mafia sud-coréenne. Son histoire d’amour maudite avec l’ancienne prostituée Insuk est touchante. Un mélange de fierté et d’amour-propre les empêchent tous deux de profiter de leurs sentiments réciproque. La description tout en pudeur de leur relation est une grande force de l’ouvrage.

Tel un guide touristique quelque peu désabusé, Huisu nous fait découvrir un milieu criminel où règne une apparence de sérénité, où les caïds sont de vénérables vieillards qui avalent leur bouillon de poule quotidien et pratiquent le golf mais ne vous y tromper pas derrière le paravent d’honorabilités derrière lequel il se cache, les luttes de pouvoir s’intensifient et la tempête gronde. L’auteur a réussi son portrait de cette mafia ronrronante, qui préfère la contrebande de piments aux trafics de drogue. Les cent premières pages permettent de faire connaissance avec un milieu exotique, les règles ne changent pas tellement et toute la question est d’engranger le maximum de wons, la monnaie locale, mais l’auteur enrobe cela dans une ambiance côtonneuse dans laquelle survient parfois quelques passages plus glauques afin de nous rappeler dans quel genre d’histoire on se situe.

Cette première partie qui nous plante plutôt bien le décor de manière certes langoureuse mais charmante est suivi par une deuxième partie que j’ai trouvée moins convaincante. L’auteur a du mal à amener les enjeux de son intrigue ce qui fait que cette lutte de pouvoir pour le quartier de Guam paraît brouillonne, la profusion d’intrigants qui souhaitent leur part du gâteau entraîne une certaine confusion, on n’a parfois du mal à savoir qui fait quoi, qui trahit qui. Une chose de certaine finis la fausse camaraderie et l’ambiance cordiale de la première partie, place aux règlements de comptes, aux exécutions à la machette et aux festins sanglants. Cette seconde partie, au rythme plus soutenu, souffre de la comparaison avec une première partie, plus calme, mais qui parvenait à introduire ses protagonistes de manière plus solide. On peut dire que j’ai préféré l’annonce de l’ouragan à l’ouragan lui-même.

Sang chaud a le défaut de ces qualités. Il offre une plongée délicieuse dans la mafia sud-coréenne doublé d’un portrait convaincant d’un mafieux en mal de reconnaissance mais il ne parvient pas à transformer son récit du banditisme ordinaire en chroniques guerrières et sanglantes convaincantes. La faute sans doute à un rythme bancal, trop étiré dans sa première partie et trop resserré dans la seconde. Un ouvrage tout de même plaisant à lire et qui a le mérite de vous faire voyager dans un pays lointain.

Résumé: Huisu, homme de main pour la mafia de Busan, atteint la quarantaine avec pas mal de questions. Jusque-là, il n’a vécu que pour les coups tordus, la prison, les exécutions, tout ça pour se retrouver dans une chambre minable, seul, avec pour horizon des nuits passées à dilapider son argent au casino. Il est temps de premdre certaines résolutions.

Avec un solide couteau de cuisine dans son poing serré.

  • Éditeur : Matin calme (9 janvier 2020)
  • Langue : Français
  • Broché : 469 pages
  • ISBN-10 : 2491290006
  • ISBN-13 : 978-2491290009
  • Poids de l’article : 580 g
  • Dimensions : 15.7 x 3.4 x 22.6 cm

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant de Jung Jaehan, tel une ritournelle pop entêtante

On se souvient toujours de ses premières fois. Encore plus lorsqu’il s’agit d’une double première fois. Première escapade dans le polar sud-coréen et première lecture de la toute jeune maison d’éditions matin calme, qui a l’air de se spécialiser dans ce sous-genre. Mais tout le monde sait qu’une première fois peut se transformer en très mauvaise expérience. Alors qu’en est-il de cette lecture ?

Décalé pourrait être le mot qui la définirait le mieux, au premier abord. Décalé par son humour et ses personnages aux caractères exacerbés qui font inévitablement penser à des caricatures de manga. Pourtant l’intrigue en elle-même suit des sentiers balisés assez classiques rendu effrénée par son rythme qui donne l’impression qu’elle ne s’arrête jamais. Un rythme que l’on peut vraiment ressentir à la lecture par le biais de ces onomatopées retranscrite tel quel et qui me font faire le parallèle vers la musique pop, et la K-pop en particulier, à laquelle il fait de nombreux clins d’œil.

Durant une grande partie de l’ouvrage c’est la caractérisation des personnages qui m’a fait peur. En effet avec leurs postures de personnages très sûr d’eux, leurs langages familiers et leur arrogance manifeste j’avais l’impression de me retrouver devant une affiche d’un concert de K-pop, c’est beau, c’est flashy mais lorsque vous retournez l’affiche il n’y a que du blanc. J’attendais que l’auteure consolide son trio de personnages principaux. Elle n’y est parvenu qu’à moitié. En effet le beau gosse nécromant dont il est question dans le titre, et qui se nomme Nam Han-jun, dissimule, derrière son caractère outrancier, une grande empathie et s’il n’hésite pas à soulager ses concitoyens de leurs billets il ne supporte pas l’injustice. Ses airs arrogants et ses capacités de déductions le placent dans la lignée des héritiers de Sherlock Holmes. Au final il se révèle comme le personnage le plus abouti et heureusement me direz-vous c’est quand même lui qui tient le haut de l’affiche.

On ne peut malheureusement pas en dire autant de ses deux compagnons d’enquêtes. Si Su-cheol n’est pas développé au-delà de son rôle de gros bras chargé de les sortir de pires situations ses interventions restent quand même plus digestes que ceux de la sœur du héros, Hye-jun, dont chaque apparition me faisait penser à ce cliché de personnage féminin hystérique dont raffolent les mangakas. Mais si vous savez ces personnages qui passent leur temps à hurler sur les autres personnages souvent de sexe masculin, la bouche déformée par la colère et bien souvent armé d’une masse deux fois plus grosse qu’elle. Proprement insupportable.

L’intrigue a le mérite de dévoiler deux aspects bien distincts de la culture coréenne. La culture des teen idols d’une part, pour le côté cupide et sordide, et l’ancrage traditionalistes et superstitieux de l’autre. Une dichotomie qui se rejoint sur un point en particulier; là où se niche les peurs et les désirs des gens il y a toujours de l’argent à se faire.

Et c’est sur cette abrupte conclusion que s’achève cette première lecture Sud-coréenne. Une découverte agréable, souvent drôle, mais qui va devoir faire ses preuves en approfondissant ses personnages et en évitant de tomber dans la formule un peu facile de la comédie policière.

Résumé: Bienvenue au cabinet secret de Nam Hanjun, alias Beau Gosse, pseudo-chaman et authentique escroc. Avec ses deux complices, Hyejun, sa petite-sœur hackeuse de génie et Sucheol, dit Mammouth, détective privé, ils offrent à leur riche clientèle des  » divinations  » sur mesure qui font leur succès.
Un soir, une cliente les appelle après avoir cru apercevoir un fantôme dans sa cuisine. Quand ils arrivent leur présence attire l’attention d’un voisin qui prévient la police. Une jeune inspectrice se rend sur place, Ye-eun, experte en arts martiaux, que ses collègues surnomment justement le fantôme tant elle est rapide et discrète. Dans la cave de la maison, elle découvre le cadavre d’une adolescente recherchée depuis un mois.

  • Éditeur : Matin calme (3 septembre 2020)
  • Langue : : Français
  • Broché : 326 pages
  • ISBN-10 : 2491290219
  • ISBN-13 : 978-2491290214