Un tesson d’éternité de Valérie Tong Cuong

Dans des flots insondables, elle se noie

Que se passe-t-il lorsque le petit îlot de bonheur familial que l’on a patiemment construit prend soudainement l’eau de toute part ? Comment réagir lorsque les eaux sombres s’infiltrent dans notre petite vie tranquille alors même que nos vieux démons remontent à la surface ?

C’est exactement ce qui arrive à Anna, mère de famille aisée dans un petit village dont le fils se retrouve subitement sur le banc des accusés. Son univers de bourgeoise propre sur elle se craquelle soudainement et alors qu’elle doit faire face à la machine judiciaire et au jugement populaire, de terribles souvenirs d’enfance se rappellent à elle et menacent de l’engloutir définitivement.

Le récit est un tumulte de pensée, une frénésie d’émotions contradictoires qui se télescopent, se chevauchent, s’entrecroisent sans jamais nuire à la limpidité de la narration. Ce fait d’armes est à mettre au crédit de l’auteur et de son style qui retranscrivent à merveille la crise que traverse cette famille. On suit Anna dans sa lente mais inexorable plongée en eaux troubles tout en passant aux autres protagonistes d’une phrase lapidaire. L’ouvrage est un précis du torrent émotionnel qui s’empare de tout un chacun en situation de crise.

Le portrait d’Anna forme donc la clé de voûte du récit. Son point fort mais aussi son point faible. Les autres personnages souffrent de la finesse psychologique du personnage. Hugues, le père, demeure un arriviste cupide et machiste tandis que Léo, le fils, ne se dépare pas d’une bulle d’ambiguïté qui empêche de l’apprécier complètement. Le récit aurait pu être une saga familiale plus consistante mais on ne peut en vouloir à l’autrice de s’être attaché au portrait d’Anna, tant celui-ci est réussi.

Un tesson d’éternité est l’occasion d’assister au naufrage d’une femme, dont les SOS n’ont pas été entendus et qui ne parvient plus à retenir la lame de fond qui finit par l’emporter.

Résumé : Anna Gauthier mène une existence à l’abri des tourments entre sa pharmacie, sa villa surplombant la mer et sa famille soudée.
Dans un climat social inflammable, un incident survient et son fils Léo, lycéen sans histoire, se retrouve aux prises avec la justice. Anna assiste impuissante à l’écroulement de son monde, bâti brique après brique, après avoir mesuré chacun de ses actes pour en garder le contrôle.
Qu’advient-il lorsqu’un grain de sable vient enrayer la machine et fait voler en éclats les apparences le temps d’un été ?

Éditeur ‎JC Lattès (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎272 pages
ISBN-10 ‎2709668645
ISBN-13 ‎978-2709668644

Campagne de Matthieu Falcone, réflexion champêtre

Diagonale du vide, territoire abandonné ou plus familièrement trou perdu, on ne manque pas de termes pour désigner la campagne cet espace vital à notre survie mais fuis par une grande majorité de la population. Avec son ouvrage l’auteur rappelle, qu’aussi éloigné soit-elle des grandes agglomérations frémissantes d’activités, la campagne est un espace à redécouvrir, à reconquérir et porte en son sein des enjeux fondamentaux pour notre avenir.

Sous le regard de son narrateur, tantôt désabusé, tantôt léger et tantôt acerbe l’auteur nous invite à découvrir ce village en butte aux enjeux sociaux. La terre tout d’abord, cette terre que l’on s’approprie, que l’on exploite, que l’on veut sauver. Cette terre qui boit les larmes des agriculteurs abandonnés et qui se craquelle de notre avidité à tous.

Mais ce village c’est aussi des hommes et des femmes qui boivent, qui s’agitent, qui surjouent l’amusement pour oublier qu’ils s’ennuient que rien ne viendra combler ce vide qu’ils ressentent et qu’ils croisent dans le regard de leur compagnon de beuverie. Un vide qui pourrait mener au pire.

D’une plume dense et contemplative, l’auteur dépeint un monde qui se meurt en apparence, au rythme des saisons, mais mute, évolue malgré tout, accompagné par la clameur des uns et des autres, nouveaux venus comme anciens qui veulent faire entendre leur voix. 

Entre essai sociologique et étude sur le paysage campagnard, Matthieu Falcone signe un roman qui interpelle, qui interroge sur l’état actuel de notre monde par le prisme d’un monde dont on ne parle pas assez.

Résumé :« Quoi que l’on fasse, de quelque partie que l’on vienne, le village se cache, ne se montre pas de loin. C’est un village tout plié sur lui-même, en boule la tête dans le cul, comme un chat endormi. Au milieu coule une rivière. C’est-à-dire qu’elle était au milieu, avant qu’il soit désaxé, le village, étendu vers le sud pour les nouvelles constructions. Ici, au village, on en trouve comme cela, qui disent à présent qu’il faut sauver la Terre. Sauver la Terre, je veux bien moi, mais qui nous sauvera, nous ? »

De jeunes citadins, pétris de certitudes, se sont installés dans un village de la France profonde afin d’y organiser une « grande fête participative ». Entre eux et les paysans, le choc est inévitable, le drame annoncé.
Roman féroce et plein d’humanité sur le nouveau monde rural que s’approprient les urbains, modifiant ses règles et bouleversant ses coutumes ancestrales, Campagne est une réflexion profonde sur le désarroi des hommes et la puissance de la nature.

Éditeur ‎Albin Michel (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎222645778X
ISBN-13 ‎978-2226457783

Invasions domestiques d’Élodie Llorca, comme un léger malaise

Invasions domestiques raconte comment un personnage, Thomas, en perte de repère sombre lentement jusqu’à s’évanouir complètement.

En à peine deux cents pages, l’autrice dépeint un personnage, spectateur de sa propre vie, artiste dilettante et en manque d’assurance, qui voit défiler sur la scène de son appartement des acteurs aux caractères affirmés qui représentent tous une part de son mal-être, ses parents qui le méprisent, sa partenaire qui le domine et surtout Joël, l’irrévérencieux, le jovial Joël qui réussit là où Thomas échoue. 

À mesure que Joël s’impose dans la vie de Thomas celui-ci va perdre pied. Le temps se fait fugitif, les relations se durcissent et une tension délicate s’installe. Ces personnages sont-ils réels ou ne sont-ils que l’incarnation de la dépression du jeune homme ? L’autrice entretient un doute malicieux qui enrobe son récit d’une atmosphère vaporeuse, entre vaudeville et théâtre de l’absurde

De sa plume acérée et teintée d’onirisme, l’autrice décortique l’esprit de son personnage principal jusqu’à ce qu’il ne lui reste rien et qu’il se rende compte qu’il lui reste tout. Derrière ces apparences de récit un brin absurde se cache une réflexion délicate sur la dépression et la perte de contrôle.

Résumé : Thomas Thomassin, téléopérateur quasi propriétaire à Paris, mène une vie solitaire et bien réglée jusqu’à sa rencontre avec Joël, un plombier lunatique.
Après des débuts cocasses et chaotiques, une amitié naît entre eux, nourrie par une connivence artistique – Thomas a une passion secrète : le collage. Joël le pousse à travailler sans relâche pour proposer ses œuvres à une galerie. Au centre de celles-ci se trouve la figure énigmatique d’une femme au regard inquisiteur, inspirée de sa collègue Kim-Ly qui l’a toujours fasciné. Encouragé par son nouvel ami, Thomas entame une relation avec la jeune femme.
Le trio ainsi formé libère le protagoniste de sa solitude et de sa morosité. Mais peu à peu les choses se grippent, et les intentions de Joël et de Kim-Ly apparaissent troubles…

Éditeur ‎Rivages (4 mai 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎208 pages
ISBN-10 ‎2743656565
ISBN-13 ‎978-2743656560

Là où nous dansions de Judith Perrignon, Ci gît le rêve américain

Installez-vous confortablement à côté d’Ira, de sa mère Géraldine, de son oncle Archie pour parcourir avec eux l’album photo de leur vie, qui se trouve être aussi celui d’une page de l’Amérique qui s’enterre dans l’indifférence générale. Celui d’un quartier, le Brewster Douglass Project, qui a cristallisé toutes les attentes et le désespoir de la ville de Detroit.

Un album photo mis en scène par l’autrice de manière judicieuse, à l’aide d’une double temporalité qui permet de se rendre compte de ce qui a été perdu au fil des décennies où la déshérence sociale a remplacé le new deal de Roosevelt. On parcourt les années de ce quartier, symbole d’espoir pour la population noire américaine, de sa création à son imminente destruction. Entre les deux époques ? Une longue agonie sociale.

« Elle allume la radio . Sur WDET, même rengaine que le matin. bankruptcy. Detroit est en faillite. Quel scoop! Ricane Sarah pour elle-même. Allez demander aux corps que personne n’enterre, à Doug diplômé d’histoire qui n’a pas trouvé d’autre boulot que de travailler à la morgue, aux bâtiments condamnés,au paysage, ou même à ce mome assassiné au pied des tours vides, allez leur demander quand la faillite est arrivée ! C’est quoi cette façon de déclencher le plan épidémie quand tout le monde est mort ? »

Un album découpé en quatre saisons où les personnages vous invitent à partager leur souvenir où se mêle la tendre nostalgie du temps passé, la colère face à la morgue capitaliste actuelle, l’amertume due à la déliquescence du quartier, les regrets devant leur impuissance à empêcher l’inévitable, et la triste résignation qui s’installe.

Mais cet album est aussi l’occasion de partager la joie de vivre de ses habitants malgré la misère et les rudes conditions de travail. De voir émerger toute une culture, avec notamment l’évocation du célèbre label de la Motown et du girls band The Supremes. C’est tout un monde qui prend vie sous nos yeux avec son lot d’amour, de joie, de tristesse et de rage.

Avec douceur et mélancolie, Judith Perrignon invoque le passé flamboyant d’un quartier à son Zénith alors que le crépuscule menace aussi bien les tours de béton que les cœurs. Ténèbres et lumière se mêlent pour former un récit émouvant qui laisse un goût amer dans la bouche. 

Résumé :

Detroit, 2013. Ira, flic d’élite, contemple les ruines du Brewster Douglass Project où s’est déroulée son enfance. Tant d’espoirs et de talents avaient germé entre ces murs qu’on démolit. Tout n’est plus que silence sous un ciel où planent les rapaces. Il y a quelques jours, on y a découvert un corps – un de plus.

Pour trouver les coupables, on peut traverser la rue ou remonter le cours de l’Histoire. Quand a débuté le démantèlement de la ville, l’abandon de ses habitants ?

Éditeur ‎Editions Payot & Rivages (12 janvier 2022)
Langue ‎Français
Poche ‎368 pages
ISBN-10 ‎2743655151
ISBN-13 ‎978-2743655150

Galerie des glaces d’Éric Garandeau, un vitrail poétique, historique et moderne

Nous ne venons jamais de nulle part, nous ne sommes jamais issus du néant. Les origines se perdent souvent dans les brumes de l’histoire mais les tourments d’aujourd’hui s’enracinent dans la terre du passé.
L’ouvrage d’Éric Garandeau est là pour nous le rappeler.

Le récit possède un rythme élevé. C’est que l’intrigue à développé est dense, s’étale sur plusieurs siècles et prend place dans trois endroits différents. Pourtant nul besoin d’être effrayé par cette intrigue ambitieuse. 

L’auteur a la bonne idée de nous embarquer dans son périple entre le Nigeria, Paris et Venise à hauteur d’homme. On suit donc l’inspecteur Thaumas dans ses tribulations pour éclaircir la mort suspecte du dernier grand chef d’entreprise Français. On découvre l’effervescence de la ville de Lagos, on se perd avec lui dans les non-dits familiaux, on tente d’y voir plus clair dans les méandres historiques.

L’auteur a eu la bonne idée d’agrémenter son texte de références culturelles de toutes sortes, littéraires, poétiques, historiques, philosophiques tout en développant un argumentaire sur la finance mondiale, le tout de manière claire et dynamique. La narration est un véritable enchantement, un jeu de piste sur fond de patchwork culturel.

Mais l’auteur a fait le choix de produire un ouvrage à la pagination resserrée. Certains choix ont donc été faits, certains personnages auraient mérité un développement plus conséquent, notamment la pétillante Anya ou la troublante Angélique. On peut regretter aussi que le brave enquêteur Gabriel ne dépasse pas le postulat de départ qui le place en dindon d’une farce qui aurait pu être plus consistante. 

Cette galerie des glaces réserve beaucoup de surprises à ceux qui l’arpenteront même si la fin du parcours s’essouffle un peu et perd de son aura et de son effervescence narrative.

Résumé : Trois femmes et trois hommes qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Trois villes qui n’auraient jamais dû exister et dessinent, du XVIIe à l’aube du XXIe siècle, le nouveau triangle des Bermudes. De Venise à Lagos en passant par Versailles, entre malédiction, magie noire, sociétés secrètes et jeux de pouvoir, la terre est une étuve et des lagunes filandreuses ramènent le passé à la surface. On se perd pour mieux se retrouver dans une galerie aux 360 glaces où retentit l’écho du Magnificat de Monteverdi.


Galerie des Glaces est un roman contemporain dont l’Histoire est l’héroïne, un kaléidoscope qui explore la mondialisation en remontant à sa source : Venise ou l’invention du commerce, Versailles ou l’invention industrielle, Lagos ou la ville-monde

Éditeur ‎Albin Michel (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎320 pages
ISBN-10 ‎2226464212
ISBN-13 ‎978-2226464217

Mamba point blues de Christophe Naigeon, il faut que ça swing baby !

Livre destin au thème foisonnant, récit porté par un rythme endiablé, Mamba point blues est une ritournelle qui vous embarque pour un voyage historique au coeur de l’Afrique, au cœur de ses personnages, un voyage qui vous marquera à jamais.

Dès les premières pages on entend résonner une note enjouée qui ne quittera jamais le récit. Quelles que soient les épreuves que les personnages devront endurer, toujours le ton restera dynamique et positif. L’auteur a décidé de tourner son récit vers l’espoir, vers l’avenir sans pour autant ignorer la malveillance humaine, ombre bruyante qui tente inlassablement de faire taire les âmes enjouées.

Ainsi les personnages se heurteront au racisme, à la cupidité, à l’arrogance des puissants mais sans jamais se départir de leur bonne humeur, de leur joie de vivre. Le récit, aussi historique soit-il, est avant tout une odyssée personnelle de personnages qui tente de trouver leur place à travers les remous de l’histoire.

La formidable partition qu’est l’ouvrage est composée par des personnages lumineux, attachants et qui se retrouvent confrontés à des questions qui secouent encore notre société actuelle. La question de la race, du racisme, de la soif de liberté et des conséquences qu’elle entraîne. Cependant, aussi passionnant soit l’auteur lorsqu’il évoque l’aspect historique de son œuvre, il m’a beaucoup plus convaincu lorsqu’il développe le destin personnel de ses personnages.

Le ton se fait parfois trop magistral et informatif lorsqu’on évoque l’histoire du Libéria par exemple ou bien lorsque l’espionnage se mêle à l’intrigue. Ce qui ternit quelque peu la folle sarambade entamée en début d’ouvrage mais pas d’inquiétude à avoir, on revient très vite aux personnages et à leurs destins hors normes.

Des plaines désolées d’Alsace au côté du Libéria en passant par le sud profond des États-Unis, l’auteur déploie une histoire fantastique et remarquablement documenté. Le tout porté par une plume qui résonne comme le meilleur des jazz band de la grande époque.

Résumé : Des tranchées d’Argonne à Monrovia en passant par Dakar, New York et Paris, une fresque romanesque puissante qui court d’une guerre mondiale à l’autre, rythmée par les accents vibrants du jazz.

1918. Percussionniste virtuose à l’école des djembés de Gorée, Jules, interprète du régiment de Noirs américains sur le front de cette France ravagée qu’il ne connaît qu’à travers Maupassant, vit à l’aube de l’armistice un amour éphémère avec l’épouse d’une  » gueule cassée « . Ce souvenir indélébile l’accompagnera après la guerre dans son long périple à travers l’Amérique bouillonnante des Années folles, quand il rejoint le jazz-band de ses anciens compagnons de guerre, en tournée dans le Sud raciste, puis triomphe au célèbre Cotton Club de New York.

Sa vie croise celle de Joséphine Baker qui l’emmène, avec sa Revue nègre, à Paris où l’amitié qu’il scelle avec l’écrivain-espion Graham Greene les entraîne dans une périlleuse expédition en Afrique. Ils iront jusqu’à Monrovia, capitale du Liberia, sur les traces de Julius Washington, l’arrière-grand-père de Jules, premier grand reporter photographe noir américain. Alors que de nouveau une guerre s’annonce, Jules s’installe à Mamba Point, dans la maison de Julius, l’homme qui a tenté de révéler la véritable histoire de ce pays : celle de ces esclaves affranchis envoyés en Afrique pour bâtir une nation libre. Un rêve devenu cauchemar.

Éditeur ‎Presses de la Cité (26 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎544 pages
ISBN-10 ‎2258195454
ISBN-13 ‎978-2258195455

Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea, Envole-moi

Certains auteurs n’ont pas besoin de s’emparer d’un sujet original pour nous ravir. Prenez Jean-Baptiste Andrea, des orphelins, un piano, un orphelinat lugubre et une rose inaccessible il ne lui en fallait pas plus pour engendrer un récit à l’émotion palpable.

La musique est tout ce qui reste au jeune Joseph qu’un tragique coup du sort va priver de sa famille. Dans la France des années 70 peu de place et laisser aux orphelins et Joseph va faire l’expérience de la solitude et de la cruauté du monde. Pourtant la musique, les sublimes mélodies que l’on peut enfanter à l’aide d’un piano, vont devenir la pierre angulaire de son univers. La seule chose qui ne le fera pas sombrer.

La musique comme moyen d’évasion, la musique comme relique d’un passé défunt mais dont les souvenirs s’avère salvateur mais aussi la musique comme passerelle entre les êtres, la musique qui rassemble et fait s’unir les âmes. Ce récit parle de ces notes qui embellissent la vie, aussi rude soit-elle.

C’est aussi un formidable ouvrage sur l’amitié, sur ces épaules desquelles on peut se reposer, sur ces mains qui se tendent, sur ces regards qui en disent long, sur ces rires intemporels qui marquent la mémoire, sur ces rivalités qui bâtissent un homme.

Ce roman est une ode à la liberté, à l’évasion le tout servi par une plume légère, nostalgique et empreint de mélancolie. Un magnifique roman.

Résumé : Qui prête attention à Joe ? Ses doigts agiles courent sur le clavier des pianos publics dans les gares. Il joue divinement Beethoven. Les voyageurs passent. Lui reste.
Il attend quelqu’un, qui descendra d’un train, un jour peut-être.
C’est une longue histoire. Elle a commencé il y a cinquante ans dans un orphelinat lugubre.
On y croise des diables et des saints.
Et une rose.

Éditeur ‎Iconoclaste (14 janvier 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎361 pages
ISBN-10 ‎2378801742
ISBN-13 ‎978-2378801748

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, les enfants meurtris de la patrie

Il était plus que temps que je parte à la découverte de Pierre Lemaitre, auteur reconnu et maintes fois primé mais que je n’avais encore jamais lu.

L’auteur adopte un ton ironique pour narrer son histoire. Ce qui constituera sa plus grande force mais aussi sa plus grande faiblesse. Le début du récit nous montre l’enfer des tranchées par le regard naïf du soldat Maillard tout en brisant le quatrième mur. Une technique qui permet d’instaurer une certaine distance ironique avec la situation vécue par les personnages. Une distance qui se rompt brutalement lorsque la réalité de la guerre se rappelle aux yeux du lecteur.

Cette plume empreinte d’humour et de légèreté va progressivement se laisser envahir par un ton désabusé à mesure que le récit dévoile toute l’ampleur de la médiocrité française, sans jamais toutefois se départir de son ton naïf, notamment grâce au personnage d’Albert, éternel grand enfant perdu dans un monde d’adultes cyniques.

Pourtant cette plume, si elle permet au récit d’être porté par une cadence plaisante qui fait que le récit se dévore tout seul, limite aussi l’ouvrage dans sa portée dramatique. Jamais je n’ai tremblé pour les personnages tant la narration semblait prévisible. De plus la caractérisation des personnages se contente d’image d’Épinal pour construire ses personnages ce qui est dommage.

Ainsi les personnages ne s’extraient jamais du carcan dans lequel l’auteur les a enfermés. Il en résulte un manque de nuances et de profondeur qui devient lassant.

Cela n’empêche pas l’ouvrage d’être un récit extrêmement agréable à lire. Pour ma prochaine lecture de cet auteur je vais peut-être être me diriger vers l’un de ses romans policiers pour saisir toute l’ampleur de sa plume.

Résumé : Ils ont miraculeusement survécu au carnage de la Grande Guerre, aux horreurs des tranchées. Albert, un employé modeste qui a tout perdu, et Edouard, un artiste flamboyant devenu une « gueule cassée », comprennent vite pourtant que leur pays ne veut plus d’eux. Désarmés, condamnés à l’exclusion, mais refusant de céder au découragement et à l’amertume, les deux hommes que le destin a réunis imaginent alors une escroquerie d’une audace inouïe…

Éditeur ‎Le Livre de Poche (22 avril 2015)
Langue ‎Français
Poche ‎624 pages
ISBN-10 ‎2253194611
ISBN-13 ‎978-2253194613

L’île du docteur Faust de Stéphanie Janicot, Miroir, mon beau miroir…

C’est à un séjour onirique, rempli de symbolisme et de paraboles, que nous convie Stéphanie Janicot avec son roman. Un voyage envoûtant, une réflexion intense sur les notions de choix et de désirs.

L’auteure dépeint les portraits diversifiés de femmes ternis dans leur chair et leurs esprits, des femmes qui ont dû s’exposer à une galerie composée d’hommes, des femmes qui ont du renoncé à la couleur du désir, de l’ambition, de la création pour se complaire aux désidératas de la société patriarcal qui était leur quotidien et qui n’en ont retiré qu’une palette de sentiments faite d’aigreur et de regrets. Un constat amer, qui reflète les propres errances de la narratrice, cependant, rapidement, l’auteure transcende ce triste postulat.

Engluées dans leurs desseins flétris, ces femmes se retrouvent très vite à reproduire les mêmes erreurs qui les ont conduites sur cette île. Le désir d’une seconde jeunesse, d’une ultime chance de réaliser son potentiel ne fait que mettre en lumière la vacuité de leurs ambitions et permet à la narratrice de faire la revue de sa propre collection de regrets et de remords afin de percer les mystères du docteur Faust et de parvenir, peut-être, à une sérénité inespérée.

Encadré par un liseré de légendes bretonnes et de mythologie grecque, le récit foisonne de références qui sont autant d’avertissement inaudibles. L’auteure expose tous ces symboles, qui donnent du corps à son récit, de manière trop évidente. Un peu de mystère, de part d’ombre, aurait été bienvenue. De même les dialogues manquent de malice, de sous-entendus équivoque, et se résument souvent à une exposition frontale de la mentalité des personnages, sans artifice.

Alors que le séjour sur l’île s’achève et que l’illusion se dissipe, les interrogations soulevées par le récit demeurent dans les regards de ces femmes, tel un miroir dont on refuserait d’apercevoir le reflet : Serai-je à la hauteur de mes espérances ?

Résumé : Tandis que la nuit tombe, neuf femmes attendent l’arrivée d’un passeur qui doit les mener sur une île au large de la Bretagne. Toutes ont payé le prix pour suivre un programme leur promettant de retrouver leurs vingt ans. Seule l’une d’entre elles, invitée, s’est juré de résister à la tentation.Mais le séjour et le mystère grandissant qui l’entoure, tout autant que le trouble suscité par le docteur Faust, vont lui révéler la difficulté de refuser ce pacte diabolique.


Comment maîtriser le temps ? Accomplir nos rêves les plus sacrés, l’amour, la création ? Comme elle s’est plu à se jouer des mythes et des légendes dans ses précédents livres, Stéphanie Janicot interroge dans ce roman envoûtant le fantasme de la jeunesse éternelle et de la toute-puissance, l’illusion, la féminité et la force du désir.

Éditeur ‎Albin Michel (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎2226465278
ISBN-13 ‎978-2226465276

Profession du père de Sorj Chalandon, papa est en haut, sa tête fait du yoyo

Aujourd’hui on sait ce que c’est une personnalité toxique, tout comme on sait repérer et encadrer les personnes instables mentalement. Mais dans la société française d’après-guerre où les consciences n’étaient pas aussi éveillées le poison pouvait se déployer en toute tranquillité.

La première partie du roman est difficile à lire. Non pas parce que le style de l’auteur est rebutant mais parce qu’on assiste au parfait petit condensé de la maltraitance envers un enfant. Maltraitance physique et morale, privations arbitraires, harcèlement moral, culte du corps, endoctrinement idéologique, le tout raconté par les yeux d’un enfant qui aime son père malgré sa folie évidente et qui recherche inlassablement son attention. Un véritable crève-coeur.

Puis le récit prend des allures de tragi-comédie alors que l’esprit du petit Émile opère une tentative d’appropriation de la folie de son père, seul moyen qu’il est trouvé pour survivre dans cet environnement délétère. Le récit s’enveloppe ainsi d’un légèreté bienvenue tenaillée par une ombre sordide qui finira par le rattraper.

L’auteur fait valser les dialogues qui sont l’atout principal de l’ouvrage. Ses descriptions sont économes mais n’effacent pas pour autant les personnages derrière un voile de dialogues trompeurs. Leur personnalité se dissimule derrière les non-dits, les déclarations douces-amères et les interrogations de cet enfant qui passera une bonne partie de sa vie à guetter une forme d’amour paternelle.

À l’aide de la candeur enfantine l’auteur dresse un portrait glaçant de la folie ordinaire, de celle qui souille des vies à jamais et peut se révéler capable de faire couler des rivières de sang. Encore une rencontre littéraire que je suis heureux d’avoir effectué.

Résumé : Mon père disait qu’il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.
Je n’avais pas le choix.
C’était un ordre.
J’étais fier.
Mais j’avais peur aussi…
À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet.
S. C.

ASIN ‎2253066257
Langue ‎Français
Poche ‎288 pages
ISBN-10 ‎9782253066255
ISBN-13 ‎978-2253066255