L’île du docteur Faust de Stéphanie Janicot, Miroir, mon beau miroir…

C’est à un séjour onirique, rempli de symbolisme et de paraboles, que nous convie Stéphanie Janicot avec son roman. Un voyage envoûtant, une réflexion intense sur les notions de choix et de désirs.

L’auteure dépeint les portraits diversifiés de femmes ternis dans leur chair et leurs esprits, des femmes qui ont dû s’exposer à une galerie composée d’hommes, des femmes qui ont du renoncé à la couleur du désir, de l’ambition, de la création pour se complaire aux désidératas de la société patriarcal qui était leur quotidien et qui n’en ont retiré qu’une palette de sentiments faite d’aigreur et de regrets. Un constat amer, qui reflète les propres errances de la narratrice, cependant, rapidement, l’auteure transcende ce triste postulat.

Engluées dans leurs desseins flétris, ces femmes se retrouvent très vite à reproduire les mêmes erreurs qui les ont conduites sur cette île. Le désir d’une seconde jeunesse, d’une ultime chance de réaliser son potentiel ne fait que mettre en lumière la vacuité de leurs ambitions et permet à la narratrice de faire la revue de sa propre collection de regrets et de remords afin de percer les mystères du docteur Faust et de parvenir, peut-être, à une sérénité inespérée.

Encadré par un liseré de légendes bretonnes et de mythologie grecque, le récit foisonne de références qui sont autant d’avertissement inaudibles. L’auteure expose tous ces symboles, qui donnent du corps à son récit, de manière trop évidente. Un peu de mystère, de part d’ombre, aurait été bienvenue. De même les dialogues manquent de malice, de sous-entendus équivoque, et se résument souvent à une exposition frontale de la mentalité des personnages, sans artifice.

Alors que le séjour sur l’île s’achève et que l’illusion se dissipe, les interrogations soulevées par le récit demeurent dans les regards de ces femmes, tel un miroir dont on refuserait d’apercevoir le reflet : Serai-je à la hauteur de mes espérances ?

Résumé : Tandis que la nuit tombe, neuf femmes attendent l’arrivée d’un passeur qui doit les mener sur une île au large de la Bretagne. Toutes ont payé le prix pour suivre un programme leur promettant de retrouver leurs vingt ans. Seule l’une d’entre elles, invitée, s’est juré de résister à la tentation.Mais le séjour et le mystère grandissant qui l’entoure, tout autant que le trouble suscité par le docteur Faust, vont lui révéler la difficulté de refuser ce pacte diabolique.


Comment maîtriser le temps ? Accomplir nos rêves les plus sacrés, l’amour, la création ? Comme elle s’est plu à se jouer des mythes et des légendes dans ses précédents livres, Stéphanie Janicot interroge dans ce roman envoûtant le fantasme de la jeunesse éternelle et de la toute-puissance, l’illusion, la féminité et la force du désir.

Éditeur ‎Albin Michel (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎2226465278
ISBN-13 ‎978-2226465276

Profession du père de Sorj Chalandon, papa est en haut, sa tête fait du yoyo

Aujourd’hui on sait ce que c’est une personnalité toxique, tout comme on sait repérer et encadrer les personnes instables mentalement. Mais dans la société française d’après-guerre où les consciences n’étaient pas aussi éveillées le poison pouvait se déployer en toute tranquillité.

La première partie du roman est difficile à lire. Non pas parce que le style de l’auteur est rebutant mais parce qu’on assiste au parfait petit condensé de la maltraitance envers un enfant. Maltraitance physique et morale, privations arbitraires, harcèlement moral, culte du corps, endoctrinement idéologique, le tout raconté par les yeux d’un enfant qui aime son père malgré sa folie évidente et qui recherche inlassablement son attention. Un véritable crève-coeur.

Puis le récit prend des allures de tragi-comédie alors que l’esprit du petit Émile opère une tentative d’appropriation de la folie de son père, seul moyen qu’il est trouvé pour survivre dans cet environnement délétère. Le récit s’enveloppe ainsi d’un légèreté bienvenue tenaillée par une ombre sordide qui finira par le rattraper.

L’auteur fait valser les dialogues qui sont l’atout principal de l’ouvrage. Ses descriptions sont économes mais n’effacent pas pour autant les personnages derrière un voile de dialogues trompeurs. Leur personnalité se dissimule derrière les non-dits, les déclarations douces-amères et les interrogations de cet enfant qui passera une bonne partie de sa vie à guetter une forme d’amour paternelle.

À l’aide de la candeur enfantine l’auteur dresse un portrait glaçant de la folie ordinaire, de celle qui souille des vies à jamais et peut se révéler capable de faire couler des rivières de sang. Encore une rencontre littéraire que je suis heureux d’avoir effectué.

Résumé : Mon père disait qu’il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.
Je n’avais pas le choix.
C’était un ordre.
J’étais fier.
Mais j’avais peur aussi…
À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet.
S. C.

ASIN ‎2253066257
Langue ‎Français
Poche ‎288 pages
ISBN-10 ‎9782253066255
ISBN-13 ‎978-2253066255

Le lambeau de Philippe Lançon, et toujours la plume plus forte que l’épée

J’ai repoussé au maximum mon retour sur cet ouvrage. J’ai cru d’abord que c’était parce que je n’avais pas les compétences pour en parler de manière convaincante mais j’ai finalement compris que c’était parce que ce récit m’avait désarçonné, bouleversé de manière irrépressible.

La plume est une maestria de style maîtrisé allié à un vertige intimiste. L’auteur condense tout son savoir littéraire pour livrer un récit dense et lumineux où jamais ne sera convié l’émotion facile, le pathos.

Car au-delà du traumatisme initial, il s’agit avant tout de conter le récit d’une renaissance dans tout ce qu’elle a de plus intime et de salvatrice. L’auteur nous convie avec lui dans cette chambre d’hôpital pour être les témoins de son retour à la vie. Rien ne nous sera épargné, les opérations minutieuses, les proches désemparés qui font ce qu’ils peuvent, les nuits de désespoir et l’humour noir dont seuls savent faire preuve ceux dont le corps est profondément meurtri.

Avec une grâce stylistique et une résilience tout en humilité l’auteur offre une magnifique leçon de vie, de résistance face aux traumatismes, à l’horreur sans nom et nous rappelle, à nous, éternels enfants impétueux, puisqu’il est encore nécessaire de le faire que la haine n’a jamais servi à vaincre la haine.

Un récit indispensable, tant pour la leçon d’humanité qu’il dispense que pour le chemin de vie dont il est le témoignage.

Résumé : « Je me souviens qu’elle fut la première personne vivante, intacte, que j’aie vue apparaître, la première qui m’ait fait sentir à quel point ceux qui approchaient de moi, désormais, venaient d’une autre planète – la planète où la vie continue. » Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon était dans les locaux de Charlie Hebdo. Les balles des tueurs l’ont gravement blessé. Sans chercher à expliquer l’attentat, il décrit une existence qui bascule et livre le récit bouleversant d’une reconstruction, lente et lumineuse. En opposant à la barbarie son humanité humble, Le lambeau nous questionne sur l’irruption de la violence guerrière dans un pays qu’on croyait en paix.

Éditeur ‎Folio (1 janvier 2020)
Langue ‎Français
Poche ‎512 pages
ISBN-10 ‎2072873703
ISBN-13 ‎978-2072873706

Loin d’eux de Laurent Mauvignier, un torrent d’émotions silencieux

À nouveau une rencontre littéraire, si ma rencontre avec le style sombre de Le Corre fut comme un boulet de désespoir me traversant de part en part, celle avec Laurent Mauvignier fut comme une série de claques retentissantes. Des allers-retours bourrés de style et d’émotions brutes.

Je ne vais pas m’étendre sur les personnages, leurs développements ou celui de l’intrigue car le cœur du récit réside ailleurs. Il se niche dans ces témoignages que l’on devine silencieux sur ces âmes rurales, attachées à leur terre, qui, derrière leur apparente impassibilité, sont de véritables tourbillons d’émotions.

Tout le livre repose sur ce postulat. Faire résonner le silence assourdissant de cette famille qui s’aime, qui tiennent les uns aux autres, mais qui ignorent comment l’exprimer. Il en résulte un style brut, sans concessions, un torrent de mot qui assaillent le lecteur, l’agrippe et le projette en tout sens avant de le laisser sur la rive, pantelant et hagard.

L’auteur évoque l’incapacité à communiquer, l’absence d’émotions verbale, la maladresse des mains qui empoignent les outils mais ne savent pas étreindre. La colère, la tristesse, la rancoeur, l’amertume et tant d’autres encore sont autant d’émotions qui seront invoqué au cours du récit dans une déferlante que rien ne semble pouvoir arrêter.

Une lecture courte mais dont on ne ressort pas indemne. Le torrent littéraire que lâche l’auteur vous laisse le cœur trempé par ces émotions brutes et l’esprit essoré par ce torrent. Une plume magistrale, un auteur dont il faut partir à la découverte.

Éditeur ‎Editions de Minuit (1 mai 1999)
Langue ‎Français
Broché ‎121 pages
ISBN-10 ‎2707316717
ISBN-13 ‎978-2707316714

Le bonheur national brut de François Roux, quatre garçons dans le vent

Récit initiatique, portrait d’une époque et réflexions sur la signification du bonheur, il y a un peu de tout ça dans cet ouvrage de François Roux sorti en 2014.

Encore une fois j’ai dû revoir à la baisse mes attentes de lectures. Je m’attendais à renouer avec les années 80, que j’affectionne particulièrement puisqu’elles m’ont vu venir au monde. Hors la narration de l’auteur s’ingénie à creuser le portrait de ses personnages en délaissant quelque peu la représentation de la France de cette époque. La retranscription de cette décennie bouillonnante reste donc assez sommaire. Peu importe il reste les personnages et leurs portraits psychologique, véritable attraction de cet ouvrage.

Des personnages que l’on rencontre à l’aube de l’âge adulte, décrit comme des diamants bruts qui vont peu à peu s’affiner sous la plume de l’auteur. Patiemment, au fil des chapitres, les morceaux de bois grossiers qu’ils étaient dans les premiers chapitres prennent une forme plus distingués, à mesure qu’évolue leur psychologie, savamment affûté par une plume consciencieuse. On a vite fait d’associer ces quatre personnages à des animaux totem.

À Rodolphe, l’éternel colérique dont l’énergie semble alimentée par une rage dont il ignore l’origine, c’est l’image de l’ours qui s’est imposé tandis que l’image du loup affamé se surperpose au portrait de Tanguy. Ces deux hommes, qui doivent faire face à leurs choix et à l’image séculaire du père, sont au final les deux aux parcours le plus touchant alors même qu’ils étaient insupportables aux prémices de cette fresque.

Benoît, l’albatros qui plane loin au-dessus des simples considérations des mortels, m’a plus ennuyé. Difficile de rendre palpitant le chemin de vie d’un personnage sur qui tout glisse tel des gouttes d’eau. Enfin Paul, le narrateur principal, est une cigale qui se laisse doucement porter par ses rêves, confondant de naïveté et d’un naturel placide qui a fini par me lasser.

Il n’en reste pas moins que le récit est passionnant. Voir ces enfants grandir, se heurter à la vie et ses vicissitudes est un plaisir qui ne s’affadit jamais au cours de la lecture.

Résumé :

Le 10 mai 1981, la France bascule à gauche.
Pour Paul, Rodolphe, Benoît et Tanguy, dix-huit ans à peine, tous les espoirs sont permis.

Trente et un ans plus tard, que reste-t-il de leurs rêves, au moment où le visage de François Hollande s’affiche sur les écrans de télévision ?

Le bonheur national brut dresse, à travers le destin croisé de quatre amis d’enfance, la fresque sociale, politique et affective de la France de ces trois dernières décennies. Roman d’apprentissage, chronique générationnelle : François Roux réussit le pari de mêler l’intime à l’actualité d’une époque, dont il restitue le climat avec une sagacité et une justesse percutantes.

Éditeur ‎Albin Michel (20 août 2014)
Langue ‎Français
Broché ‎688 pages
ISBN-10 ‎2226259732
ISBN-13 ‎978-2226259738

Vous plaisantez monsieur Tanner de Jean-paul Dubois, Déboire zinc et marteau

Avec ce récit court, l’expert de l’ironie douce-amère nous conte la progression désastreuse d’un chantier domestique qui va exiger énormément à son propriétaire.

Inutile d’attendre une quelconque densité dans les personnages ou la narration, le propos de l’ouvrage est ailleurs. Les chapitres sont courts, les anecdotes tantôt hilarantes, tantôt sidérantes sonnent malheureusement de manière très réaliste.

Il faut plutôt voir l’ouvrage comme une bonbonnière dans laquelle chaque chapitre serait une friandise. Une bêtise de Cambray ou un calisson dont le raffinement artisanal dissimulerait toute une gamme de saveur qui vous fera passer du rire aux larmes en une tournure de phrase. C’est la marque de fabrique de cet auteur, une fois que l’on a accepté le partis pris de ne pas vraiment développer le narrateur comme un personnage à part entière on se régale avec cette confiserie.

L’auteur n’oublie pas pour autant que l’emballage compte autant que la sucrerie à l’intérieur. Ainsi sa plume offre de jolies énumérations, des réflexions sur le concept de propriété, des figures de style en pagaille qui seront autant de délices pour ceux qui se nourrissent de littérature. Sans oublier les portraits absolument exquis des différents artisans qui viendront pimenter le quotidien harassant de ce pauvre M.Tanner.

Et voilà qu’à peine entamé la réserve de sucrerie est déjà vide mais ainsi fonctionne l’auteur, ne pas gaver le lecteur au risque de frôler l’indigestion. Une recette satisfaisante qui pousse le lecteur gourmand à ingurgiter très vite un autre de ces récits aux mille saveurs.

Résumé : À la mort de son oncle, Paul Tanner hérite d’une immense maison qu’il entreprend de rénover accompagné de professionnels. Il ne présage pas l’orage qui menace : maçons déments, couvreurs délinquants, électriciens fous, tous semblent s’être donné le mot pour rendre la vie impossible à monsieur Tanner. Chronique d’un douloureux combat, galerie de portraits terriblement humains, une comédie noire orchestrée par des hommes de chantier.

Éditeur‎Points (14 décembre 2020) Langue‎Français Poche‎216 pages ISBN-10‎275788865X ISBN-13‎978-2757888650