La comète de Claire Holroyde, raconte moi la chute

Une planète sur laquelle s’agite sept milliards d’êtres humains et une « petite » comète de huit kilomètres de diamètre. Devinez laquelle de ces boules dérivantes dans l’espace va remporter la partie ?

La comète est un roman surprenant à bien des égards. Introspectif mais assez en retrait dans l’émotion, la plume de l’autrice dégage une certaine froideur qui demande à être apprivoisé. La psychologie des personnages est finement reproduite au cours du récit mais toujours de manière clinique. On a parfois l’impression d’assister à une dissection psychologique à laquelle se livrerait l’auteur sur ces personnages. C’est précis mais ça manque d’empathie.

Il faut accepter aussi le parti pris de l’autrice de nous présenter certains personnages puis de les faire disparaitre aussitôt ou après quelques chapitres. Des personnages « météores » en quelque sorte, introduit pour mettre en avant une certaine situation, parfois insoutenable, avant de disparaitre. Il faut comprendre la volonté de l’autrice de raconter une destinée commune et non pas des destins en particulier.

Reste ces passages sur l’écroulement d’une société, sans doute les chapitres où on appréciera le plus le style clinique et en retrait de l’autrice. L’imagination suffit amplement à susciter l’effroi et à glacer le sang.

Sans doute l’un des seuls roman lus en 2021 que je serais incapable de classer dans mes bonnes ou mauvaises lectures. Typiquement le genre de lecture dans laquelle il faut se lancer pour savoir si elle va vous plaire.

Résumé : Jaillie de l’ombre du Soleil, la comète noire UD3 se dirige droit vers la Terre. Une collision semble inévitable, ce qui provoquerait l’apocalypse. Un jeune spécialiste de l’aéronautique, Ben Schwartz, est nommé à la tête d’une équipe internationale censée trouver le moyen de faire dévier la trajectoire de l’énorme bolide céleste. Réunis sur la base de Kourou en Guyane, coupés de leurs proches, des hommes et des femmes de tous horizons rivalisent d’ingéniosité pour affronter ce défi sans précédent. Mais contre toute attente, ce n’est pas l’exploit technologique qui se révèle le plus difficile ; en temps de crise, les passions humaines s’exacerbent, comme sur ce bateau brise-glace en route vers l’Arctique où un photographe baroudeur se rapproche d’une biologiste solitaire. Alors que le temps vient à manquer, chacun se montre sous son vrai jour.

Éditeur ‎GALLMEISTER (6 mai 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎512 pages
ISBN-10 ‎2351782313
ISBN-13 ‎978-2351782316

Black sunday de Tola Rotimi Abraham, Les agneaux deviennent des lions

Double découverte avec ce primo roman, découverte d’une tranchante et des éditions autrement, que je ne connaissais pas jusqu’à présent. La découverte fût-elle à la hauteur des espérances ?

Le point fort du roman de cette jeune autrice est de nous immerger dans une société nigérienne bouillonnante, au cœur d’une famille qui va connaître de grand bouleversement. On parcourt les rues de Lagos avec Bibike et Ariyike, on respire les odeurs du marché, les oreilles bourdonnantes du furieux tintamarre d’une mégalopole, Lagos, qui se développe plus vite que ne grandit ses enfants.

Cependant cette immersion est entachée par des choix narratifs qui ne m’ont pas entièrement convaincu. Les ellipses temporelles sont trop nombreuses et empêchent de s’attacher aux enfants de cette famille ballottés par les évènements. On les quitte aux portes de l’adolescence pour les retrouver jeunes adultes. Difficile dans ces conditions de se prendre d’affection pour eux même si l’on compatit à leur sort.

La plume de l’autrice a aussi de quoi laisser perplexe. Acérée comme une lame de rasoir, elle ne laisse que peu de place à l’introspection et au développement psychologique de ces personnages. Et cela s’explique car, au-delà d’un récit familial, l’ouvrage est avant tout un pamphlet contre la société nigérienne.

Une société patriarcal, créée par les hommes, pour les hommes. L’hypocrisie masculine et ses conséquences dramatiques y sont décrites sans fard. Une société qui ne laisse que peu de choix aux femmes, devenir des agneux tondus toute leur vie par l’avidité et la concupiscence de leurs compères masculins ou bien des lionnes aux crocs impitoyables.

Alors que je m’attendais à lire une saga familiale dans un milieu qui me demeure inconnu l’ouvrage se révèle être un pamphlet enflammé contre les méfaits de la domination machiste, d’où mon ressenti mitigé. Cependant cela reste un ouvrage à découvrir pour la découverte d’un pays d’Afrique dont on parle peu.

Résumé : Bibike, Ariyike, et leurs frères Peter et Andrew tombent dans la pauvreté du jour au lendemain. Pour ces quatre enfants de la classe moyenne aisée nigériane, ce qui hier semblait acquis devient l’enjeu d’une lutte constante. Abandonnés par leurs parents, ils se réfugient chez leur grand-mère et survivent comme ils le peuvent à Lagos, ville âpre et convulsive. Si la vie est difficile pour tous, elle est particulièrement cruelle pour les deux soeurs : être une femme au Nigeria, c’est avant tout être considérée comme une proie. Proie pour les hommes, la religion, la religion des hommes. Black Sunday fait une peinture sans fard d’une société nigériane gangrénée par la corruption et met en lumière son rapport brutal aux femmes. Une lueur d’espoir vacillante, mais bien présente, sourd pourtant au milieu des pages. Avec ce premier roman, Tola Rotimi Abraham entre de plain-pied en littérature d’une écriture tranchante, sans compromis.

Éditeur ‎AUTREMENT (25 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎336 pages
ISBN-10 ‎2746759837
ISBN-13 ‎978-2746759831

Terre liquide de Raphaela Edelbauer, Quand tout s’effondre

Cet ouvrage est là pour nous rappeler qu’un sujet original ne suffit pas à faire un bon livre. Il faut aussi que l’auteur trouve le ton idéal pour narrer son histoire, ce qui n’est malheureusement pas le cas ici.

La quatrième de couverture promet un récit mystérieux, avec peut-être une touche de métaphysique hors il n’en est rien. Ce primo roman oscille entre le récit onirique et la fable écologique sans jamais réellement trouver sa voie.

La narration à la première personne nous permet de partir à la découverte de ce mystérieux village en même temps que Ruth, le personnage principal, mais par la suite cette même narration empêche à ce village et ses habitants de prendre une réelle ampleur. Les errements à la limite du cauchemar éveillé de Ruth empêchent à cette bourgade de s’incarner à travers les pages du récit.

Ainsi aucune ambiance ne se dégage des pages du récit malgré les efforts de l’autrice pour donner de la consistance à son propos. Ce ne sont pas les références à Kafka, vite détournés en humour absurde, qui vont y changer grand chose. Les enjeux apparaissent brouillons et mal exposés, aucun personnage secondaire n’existe sans le regard de Ruth. 

Une déception d’autant plus grande qu’il y avait un réel potentiel. Tout est là pour livrer un récit intrigant mais l’autrice à décider de se concentrer sur le développement de son héroïne, au détriment de l’atmosphère de son ouvrage

Résumé : de voiture. Désireuse d’accomplir leur dernière volonté d’être enterrés dans leur village natal, Ruth Schwarz, jeune physicienne absorbée par le travail qu’elle mène pour rédiger sa thèse sur l’univers bloc et sous l’emprise d’amphétamines entreprend les démarches. Mais elle est bientôt confrontée à une série d’obstacles qu’on dirait surgis d’un cauchemar. Le village en question, Groß-Eiland ne figure sur aucune carte, personne ne le connaît, c’est comme s’il n’existait pas. Quand elle finit par le trouver, à force d’acharnement et aidée par le hasard, elle découvre un bourg médiéval dissimulé dans la montagne autrichienne, charmant, replié sur lui-même et d’abord hostile à l’étranger. Accueillie par un gardien de nuit médiéval et rébarbatif, puis par un marchand de masques qui lui raconte, en guise d’introduction à ce qu’elle va vivre, le mythe aborigène du « temps du rêve », l’héroïne ne tarde pas à s’apercevoir que cet univers est géré par un système féodal et dirigé par une comtesse qui dispose des pleins pouvoirs et ne reconnaît pas les lois modernes de la République. De plus, Groß-Eiland s’effondre peu à peu : les mines creusées par les habitants au fil des siècles absorbent cette bourgade, place après place, maison après maison. À la fois figé dans un passé féodal, et terriblement mouvant, bâti sur une cavité gigantesque, une mine d’argent désaffectée qui semble vivante et ne cesse d’ouvrir des fissures dans les rues, de fendre les murailles et de faire pencher les places vers son gouffre béant. Nommée conseillère auprès de la comtesse, Ruth Schwarz découvre progressivement le fonctionnement de ce village en péril, ses règles protocolaires, ses hiérarchies, sa chaleur humaine, sa solidarité… et la terrible présence d’un passé qui, ici, n’est jamais passé – notamment parce que le village a été intégralement reconstruit, après la Seconde Guerre mondiale, sur du béton coulé dans les ruines. Elle s’y installera pourtant, dans la maison de ses grands-parents, et découvrira les secrets de ce lieu que l’immense trou de la mémoire absorbe peu à peu. Mais comment arrêter la vérité quand elle sort enfin de son puits ?

Éditeur ‎EDITEUR GLOBE (27 janvier 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎317 pages
ISBN-10 ‎2211308228
ISBN-13 ‎978-2211308229

Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea, Envole-moi

Certains auteurs n’ont pas besoin de s’emparer d’un sujet original pour nous ravir. Prenez Jean-Baptiste Andrea, des orphelins, un piano, un orphelinat lugubre et une rose inaccessible il ne lui en fallait pas plus pour engendrer un récit à l’émotion palpable.

La musique est tout ce qui reste au jeune Joseph qu’un tragique coup du sort va priver de sa famille. Dans la France des années 70 peu de place et laisser aux orphelins et Joseph va faire l’expérience de la solitude et de la cruauté du monde. Pourtant la musique, les sublimes mélodies que l’on peut enfanter à l’aide d’un piano, vont devenir la pierre angulaire de son univers. La seule chose qui ne le fera pas sombrer.

La musique comme moyen d’évasion, la musique comme relique d’un passé défunt mais dont les souvenirs s’avère salvateur mais aussi la musique comme passerelle entre les êtres, la musique qui rassemble et fait s’unir les âmes. Ce récit parle de ces notes qui embellissent la vie, aussi rude soit-elle.

C’est aussi un formidable ouvrage sur l’amitié, sur ces épaules desquelles on peut se reposer, sur ces mains qui se tendent, sur ces regards qui en disent long, sur ces rires intemporels qui marquent la mémoire, sur ces rivalités qui bâtissent un homme.

Ce roman est une ode à la liberté, à l’évasion le tout servi par une plume légère, nostalgique et empreint de mélancolie. Un magnifique roman.

Résumé : Qui prête attention à Joe ? Ses doigts agiles courent sur le clavier des pianos publics dans les gares. Il joue divinement Beethoven. Les voyageurs passent. Lui reste.
Il attend quelqu’un, qui descendra d’un train, un jour peut-être.
C’est une longue histoire. Elle a commencé il y a cinquante ans dans un orphelinat lugubre.
On y croise des diables et des saints.
Et une rose.

Éditeur ‎Iconoclaste (14 janvier 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎361 pages
ISBN-10 ‎2378801742
ISBN-13 ‎978-2378801748

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie, l’espoir gravé dans l’écorce

Cet ouvrage est bien plus qu’un énième récit post-apo brodant sur le thème éculé du déclin de l’humanité. C’est un ouvrage sur la notion de famille, sur la transmission de valeurs et aussi un formidable message d’espoir pour l’avenir.

Ce roman restera sans doute comme l’une de mes plus belles lectures de cette année. Tout simplement parce que l’auteur est parvenu à me faire changer d’avis sur ses choix de narration et sur mon ressenti concernant ses personnages, ce qui n’arrive que rarement.

En commençant l’ouvrage je me faisais la réflexion que le sujet était intéressant, la narration claire, le propos passionnant mais j’avais l’impression de regarder les personnages à travers une vitre, ce que je trouvais dommage pour une saga familiale où l’attachement aux personnages est primordial. Comme si l’intrigue se déroulait à travers un filtre et que l’auteur nous maintenait à distance de ses personnages. C’était pour mieux nous emmener à la seconde partie.

La première partie du récit, celle où la narration rebrousse le temps, sert à enraciner les thématiques de chaque personnage, à nouer le contexte dans lequel ils évoluent et à planter leurs personnalités. Puis la seconde partie déploie ses trésors d’émotions, la distance s’efface et laisse place à une intensité émotionnelle que j’ai rarement eu l’occasion de lire. Le tout avec pudeur et sobriété.

Une fois le livre refermé on ne peut s’empêcher de saluer l’ingéniosité de l’auteur qui parvient à mêler l’émotion tout en mettant en parallèle les situations vécues par les personnages à des décennies d’écarts. Il parvient à nous faire adopter le point de vue de chaque membre de cette famille atypique, on réussit à adopter leurs choix, même les plus extrêmes. Une famille où chaque branche s’ignore mais se complète, une famille qui ne sait pas communiquer mais qui se transmet pourtant des valeurs fondamentales.

Plus j’y réfléchis, plus je suis persuadé que ce livre est la meilleure lecture que j’ai pu faire cette année, non seulement pour l’émotion qu’il dégage mais aussi pour la résilience dont il fait preuve, un message d’espoir pour notre avenir. Aussi fragile et incertain soit-il.

Résumé : « Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde -, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. »

D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts.
2038. Les vagues épidémiques du Grand Dépérissement ont décimé tous les arbres et transformé la planète en désert de poussière. L’un des derniers refuges est une île boisée au large de la Colombie-Britannique, qui accueille des touristes fortunés venus admirer l’ultime forêt primaire. Jacinda y travaille comme de guide, sans véritable espoir d’un avenir meilleur. Jusqu’au jour où un ami lui apprend qu’elle serait la descendante de Harris Greenwood, un magnat du bois à la réputation sulfureuse. Commence alors un récit foisonnant et protéiforme dont les ramifications insoupçonnées font écho aux événements, aux drames et aux bouleversements qui ont façonné notre monde. Que nous restera-t-il lorsque le dernier arbre aura été abattu ?

Éditeur ‎Albin Michel (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎608 pages
ISBN-10 ‎222644100X
ISBN-13 ‎978-2226441003

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, les enfants meurtris de la patrie

Il était plus que temps que je parte à la découverte de Pierre Lemaitre, auteur reconnu et maintes fois primé mais que je n’avais encore jamais lu.

L’auteur adopte un ton ironique pour narrer son histoire. Ce qui constituera sa plus grande force mais aussi sa plus grande faiblesse. Le début du récit nous montre l’enfer des tranchées par le regard naïf du soldat Maillard tout en brisant le quatrième mur. Une technique qui permet d’instaurer une certaine distance ironique avec la situation vécue par les personnages. Une distance qui se rompt brutalement lorsque la réalité de la guerre se rappelle aux yeux du lecteur.

Cette plume empreinte d’humour et de légèreté va progressivement se laisser envahir par un ton désabusé à mesure que le récit dévoile toute l’ampleur de la médiocrité française, sans jamais toutefois se départir de son ton naïf, notamment grâce au personnage d’Albert, éternel grand enfant perdu dans un monde d’adultes cyniques.

Pourtant cette plume, si elle permet au récit d’être porté par une cadence plaisante qui fait que le récit se dévore tout seul, limite aussi l’ouvrage dans sa portée dramatique. Jamais je n’ai tremblé pour les personnages tant la narration semblait prévisible. De plus la caractérisation des personnages se contente d’image d’Épinal pour construire ses personnages ce qui est dommage.

Ainsi les personnages ne s’extraient jamais du carcan dans lequel l’auteur les a enfermés. Il en résulte un manque de nuances et de profondeur qui devient lassant.

Cela n’empêche pas l’ouvrage d’être un récit extrêmement agréable à lire. Pour ma prochaine lecture de cet auteur je vais peut-être être me diriger vers l’un de ses romans policiers pour saisir toute l’ampleur de sa plume.

Résumé : Ils ont miraculeusement survécu au carnage de la Grande Guerre, aux horreurs des tranchées. Albert, un employé modeste qui a tout perdu, et Edouard, un artiste flamboyant devenu une « gueule cassée », comprennent vite pourtant que leur pays ne veut plus d’eux. Désarmés, condamnés à l’exclusion, mais refusant de céder au découragement et à l’amertume, les deux hommes que le destin a réunis imaginent alors une escroquerie d’une audace inouïe…

Éditeur ‎Le Livre de Poche (22 avril 2015)
Langue ‎Français
Poche ‎624 pages
ISBN-10 ‎2253194611
ISBN-13 ‎978-2253194613

L’île du docteur Faust de Stéphanie Janicot, Miroir, mon beau miroir…

C’est à un séjour onirique, rempli de symbolisme et de paraboles, que nous convie Stéphanie Janicot avec son roman. Un voyage envoûtant, une réflexion intense sur les notions de choix et de désirs.

L’auteure dépeint les portraits diversifiés de femmes ternis dans leur chair et leurs esprits, des femmes qui ont dû s’exposer à une galerie composée d’hommes, des femmes qui ont du renoncé à la couleur du désir, de l’ambition, de la création pour se complaire aux désidératas de la société patriarcal qui était leur quotidien et qui n’en ont retiré qu’une palette de sentiments faite d’aigreur et de regrets. Un constat amer, qui reflète les propres errances de la narratrice, cependant, rapidement, l’auteure transcende ce triste postulat.

Engluées dans leurs desseins flétris, ces femmes se retrouvent très vite à reproduire les mêmes erreurs qui les ont conduites sur cette île. Le désir d’une seconde jeunesse, d’une ultime chance de réaliser son potentiel ne fait que mettre en lumière la vacuité de leurs ambitions et permet à la narratrice de faire la revue de sa propre collection de regrets et de remords afin de percer les mystères du docteur Faust et de parvenir, peut-être, à une sérénité inespérée.

Encadré par un liseré de légendes bretonnes et de mythologie grecque, le récit foisonne de références qui sont autant d’avertissement inaudibles. L’auteure expose tous ces symboles, qui donnent du corps à son récit, de manière trop évidente. Un peu de mystère, de part d’ombre, aurait été bienvenue. De même les dialogues manquent de malice, de sous-entendus équivoque, et se résument souvent à une exposition frontale de la mentalité des personnages, sans artifice.

Alors que le séjour sur l’île s’achève et que l’illusion se dissipe, les interrogations soulevées par le récit demeurent dans les regards de ces femmes, tel un miroir dont on refuserait d’apercevoir le reflet : Serai-je à la hauteur de mes espérances ?

Résumé : Tandis que la nuit tombe, neuf femmes attendent l’arrivée d’un passeur qui doit les mener sur une île au large de la Bretagne. Toutes ont payé le prix pour suivre un programme leur promettant de retrouver leurs vingt ans. Seule l’une d’entre elles, invitée, s’est juré de résister à la tentation.Mais le séjour et le mystère grandissant qui l’entoure, tout autant que le trouble suscité par le docteur Faust, vont lui révéler la difficulté de refuser ce pacte diabolique.


Comment maîtriser le temps ? Accomplir nos rêves les plus sacrés, l’amour, la création ? Comme elle s’est plu à se jouer des mythes et des légendes dans ses précédents livres, Stéphanie Janicot interroge dans ce roman envoûtant le fantasme de la jeunesse éternelle et de la toute-puissance, l’illusion, la féminité et la force du désir.

Éditeur ‎Albin Michel (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎2226465278
ISBN-13 ‎978-2226465276

Profession du père de Sorj Chalandon, papa est en haut, sa tête fait du yoyo

Aujourd’hui on sait ce que c’est une personnalité toxique, tout comme on sait repérer et encadrer les personnes instables mentalement. Mais dans la société française d’après-guerre où les consciences n’étaient pas aussi éveillées le poison pouvait se déployer en toute tranquillité.

La première partie du roman est difficile à lire. Non pas parce que le style de l’auteur est rebutant mais parce qu’on assiste au parfait petit condensé de la maltraitance envers un enfant. Maltraitance physique et morale, privations arbitraires, harcèlement moral, culte du corps, endoctrinement idéologique, le tout raconté par les yeux d’un enfant qui aime son père malgré sa folie évidente et qui recherche inlassablement son attention. Un véritable crève-coeur.

Puis le récit prend des allures de tragi-comédie alors que l’esprit du petit Émile opère une tentative d’appropriation de la folie de son père, seul moyen qu’il est trouvé pour survivre dans cet environnement délétère. Le récit s’enveloppe ainsi d’un légèreté bienvenue tenaillée par une ombre sordide qui finira par le rattraper.

L’auteur fait valser les dialogues qui sont l’atout principal de l’ouvrage. Ses descriptions sont économes mais n’effacent pas pour autant les personnages derrière un voile de dialogues trompeurs. Leur personnalité se dissimule derrière les non-dits, les déclarations douces-amères et les interrogations de cet enfant qui passera une bonne partie de sa vie à guetter une forme d’amour paternelle.

À l’aide de la candeur enfantine l’auteur dresse un portrait glaçant de la folie ordinaire, de celle qui souille des vies à jamais et peut se révéler capable de faire couler des rivières de sang. Encore une rencontre littéraire que je suis heureux d’avoir effectué.

Résumé : Mon père disait qu’il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.
Je n’avais pas le choix.
C’était un ordre.
J’étais fier.
Mais j’avais peur aussi…
À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet.
S. C.

ASIN ‎2253066257
Langue ‎Français
Poche ‎288 pages
ISBN-10 ‎9782253066255
ISBN-13 ‎978-2253066255

Le lambeau de Philippe Lançon, et toujours la plume plus forte que l’épée

J’ai repoussé au maximum mon retour sur cet ouvrage. J’ai cru d’abord que c’était parce que je n’avais pas les compétences pour en parler de manière convaincante mais j’ai finalement compris que c’était parce que ce récit m’avait désarçonné, bouleversé de manière irrépressible.

La plume est une maestria de style maîtrisé allié à un vertige intimiste. L’auteur condense tout son savoir littéraire pour livrer un récit dense et lumineux où jamais ne sera convié l’émotion facile, le pathos.

Car au-delà du traumatisme initial, il s’agit avant tout de conter le récit d’une renaissance dans tout ce qu’elle a de plus intime et de salvatrice. L’auteur nous convie avec lui dans cette chambre d’hôpital pour être les témoins de son retour à la vie. Rien ne nous sera épargné, les opérations minutieuses, les proches désemparés qui font ce qu’ils peuvent, les nuits de désespoir et l’humour noir dont seuls savent faire preuve ceux dont le corps est profondément meurtri.

Avec une grâce stylistique et une résilience tout en humilité l’auteur offre une magnifique leçon de vie, de résistance face aux traumatismes, à l’horreur sans nom et nous rappelle, à nous, éternels enfants impétueux, puisqu’il est encore nécessaire de le faire que la haine n’a jamais servi à vaincre la haine.

Un récit indispensable, tant pour la leçon d’humanité qu’il dispense que pour le chemin de vie dont il est le témoignage.

Résumé : « Je me souviens qu’elle fut la première personne vivante, intacte, que j’aie vue apparaître, la première qui m’ait fait sentir à quel point ceux qui approchaient de moi, désormais, venaient d’une autre planète – la planète où la vie continue. » Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon était dans les locaux de Charlie Hebdo. Les balles des tueurs l’ont gravement blessé. Sans chercher à expliquer l’attentat, il décrit une existence qui bascule et livre le récit bouleversant d’une reconstruction, lente et lumineuse. En opposant à la barbarie son humanité humble, Le lambeau nous questionne sur l’irruption de la violence guerrière dans un pays qu’on croyait en paix.

Éditeur ‎Folio (1 janvier 2020)
Langue ‎Français
Poche ‎512 pages
ISBN-10 ‎2072873703
ISBN-13 ‎978-2072873706

Loin d’eux de Laurent Mauvignier, un torrent d’émotions silencieux

À nouveau une rencontre littéraire, si ma rencontre avec le style sombre de Le Corre fut comme un boulet de désespoir me traversant de part en part, celle avec Laurent Mauvignier fut comme une série de claques retentissantes. Des allers-retours bourrés de style et d’émotions brutes.

Je ne vais pas m’étendre sur les personnages, leurs développements ou celui de l’intrigue car le cœur du récit réside ailleurs. Il se niche dans ces témoignages que l’on devine silencieux sur ces âmes rurales, attachées à leur terre, qui, derrière leur apparente impassibilité, sont de véritables tourbillons d’émotions.

Tout le livre repose sur ce postulat. Faire résonner le silence assourdissant de cette famille qui s’aime, qui tiennent les uns aux autres, mais qui ignorent comment l’exprimer. Il en résulte un style brut, sans concessions, un torrent de mot qui assaillent le lecteur, l’agrippe et le projette en tout sens avant de le laisser sur la rive, pantelant et hagard.

L’auteur évoque l’incapacité à communiquer, l’absence d’émotions verbale, la maladresse des mains qui empoignent les outils mais ne savent pas étreindre. La colère, la tristesse, la rancoeur, l’amertume et tant d’autres encore sont autant d’émotions qui seront invoqué au cours du récit dans une déferlante que rien ne semble pouvoir arrêter.

Une lecture courte mais dont on ne ressort pas indemne. Le torrent littéraire que lâche l’auteur vous laisse le cœur trempé par ces émotions brutes et l’esprit essoré par ce torrent. Une plume magistrale, un auteur dont il faut partir à la découverte.

Éditeur ‎Editions de Minuit (1 mai 1999)
Langue ‎Français
Broché ‎121 pages
ISBN-10 ‎2707316717
ISBN-13 ‎978-2707316714