Un bon indien est un indien mort de Stephen Graham Jones

La chasse infernale

Après avoir énormément apprécié Galeux, j’étais impatient de découvrir ce que Stephen Graham Jones pouvait offrir avec son nouveau roman. Ce nouvel ouvrage offre un style différent au service d’un récit qui nous entraîne dans les tréfonds de l’angoisse.

L’auteur inscrit son récit dans la mouvance du réalisme fantastique, un style qui erre à la frontière des genres. Sauf qu’il s’agit plutôt là d’un réalisme horrifique, certaines scènes marquent à jamais l’imagination du lecteur de par leur puissance évocatrice. Le récit baigne dans une atmosphère de folie et de terreur qui ne fait que s’accentuer dans un rythme lancinant.

L’auteur joue habilement sur les mots pour créer l’angoisse, le fantastique reste à la lisière des paragraphes, en retrait pour mieux laisser planer son ombre funeste sur tout le récit. L’horreur surgit petit à petit, du coin de l’œil d’abord avant d’envahir toute la rétine ne laissant plus aucune échappatoire.

En ce qui concerne les personnages, l’auteur brosse un beau portrait de looser magnifiques, dans un décor de caravanes rouillées et de décharge automobile, décor d’un cauchemar américain qui n’a jamais pris fin. Des hommes perdus, à tous les niveaux, qui entassent les regrets et les remords comme les canettes de bière. Des hommes déracinés, dont il ne reste que quelques vestiges épars des traditions qui animaient leurs tribus autrefois. Des âmes en perdition qui voient la dernière chose de stable dans leur vie, leur esprit, flancher de manière irrémédiable.

Une lecture qui happe le lecteur dans un engrenage démentiel, jouant sur les sensations et l’imagination du lecteur pour délivrer son message impitoyable.

Résumé : Quatre amis d’enfance ayant grandi dans la même réserve amérindienne du Montana sont hantés par les visions d’un fantôme, celui d’un élan femelle dont ils ont massacré le troupeau lors d’une partie de chasse illégale dix ans auparavant.

Éditeur ‎Rivages (21 septembre 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎352 pages
ISBN-10 ‎2743656212
ISBN-13 ‎978-2743656218

Betty de Tiffany McDaniel

La complainte des étoiles

Une famille mixte dans une Amérique rurale, une petite fille qui rêve le monde bercé par les légendes que lui invente son père. Un récit porté par une tendre brise qui peut soudainement se transformer en tempête dévastatrice.

L’amour qui unit Betty à son père s’impose comme les piliers narratifs du récit. Chaques fois que Betty se trouvera confrontée à la bêtise ou la méchanceté, son père saura rallumer la flamme dans ses yeux.

Aussi beau soit-il dans la description de cet amour filial, le récit souffre d’une stagnation narrative qui alourdit le récit et ternit le plaisir que l’on prend à suivre Betty. Certains membres de la famille de Betty ne sont guère attachants et trop présents tout au long du récit. Sans parler d’un mystère secondaire qui est étiré tout au long du récit mais dont on devine vite la résolution.

Le dernier tiers du récit m’a réconciliée avec ma lecture. Les événements n’épargnent pas la famille Carpenter. La plume de l’autrice ne nous épargne rien des malheurs de la famille sans pour autant verser dans le mélo.

On referme le livre le cœur lourd face au destin des Carpenter mais les yeux émerveillés par la candeur féerique et la ténacité de Betty.

Résumé : Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne. » La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, sixième de huit enfants. Parce que sa mère est blanche et son père cherokee, sa famille vit en marge de la société. Avec ses frères et soeurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père, au coeur des paysages paisibles de l’Ohio. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty découvrira le pouvoir réparateur des mots

Éditeur ‎GALLMEISTER (3 mars 2022)
Langue ‎Français
Poche ‎704 pages
ISBN-10 ‎2351788389
ISBN-13 ‎978-2351788387

American war d’Omar El Akkad

Miss American rage

Une Amérique divisée, une guerre qui ne laisse aucun répit aux civils, deux conceptions du monde qui s’affrontent sur fond de fin de règne, un univers dystopique trop semblable au nôtre. Autant de matière qui aurait dû donner une lecture réjouissante, est-ce vraiment le cas ?

L’auteur bâtit son univers patiemment, pages après pages, livrant moult détails et descriptions sur ces États-Unis fracturés dont les enfants sont fauchés par un tir de missile lancé par un drone. Lentement c’est un pays ravagé qui prend forme sous nos yeux.

Narré sous forme de journal intime, qui use des effets de prolepse, créant ainsi une attente de la part du lecteur. Le monde impitoyable dans lequel évolue la petite Sarah se révèle consistant. On foule la terre aride du Mississippi avec Sarah et sa famille, on partage leur détresse et leur désespoir. Cette narration immersive est une réussite totale et représente l’atout majeur de l’ouvrage.

Les chapitres nous montrant l’intrépide Sarah grandir dans le camp de réfugiés de Patience sont les meilleurs passages du livre. Sarah ne sera jamais aussi attachante que lorsqu’elle déambule entre les ruelles créées par les tentes de réfugiés et qu’elle tente d’apprivoiser un monde hostile. Par la suite cela se gâte.

Car à trop vouloir conter la naissance d’une guerrière, l’auteur oublie d’accorder une certaine profondeur à son récit. Montrer le quotidien d’un soldat dévoué à sa cause c’est bien, expliquer la création d’une chaîne de haine irrépressible c’est une volonté honnête mais cela ne suffit pas à porter le récit sur 500 pages. 

Il manque à l’ouvrage une réflexion sur la mentalité sudiste dont découle un tel fanatisme et une si grande fierté. En l’état, American war est une fresque guerrière convaincante mais qui manque de profondeur pour être vraiment marquante. 

Résumé : États-Unis, 2074. Une nouvelle guerre de Sécession éclate entre le Nord et le Sud, sur fond de contrôle des énergies fossiles. Lorsque son père est tué, la jeune Sarat Chestnut et sa famille n’ont d’autre choix que de fuir dans un camp de réfugiés en zone neutre.Entre les privations, les désillusions et les rencontres hasardeuses, la fillette influençable va, au fil des ans, se transformer en une héroïne implacable appelée à jouer un rôle déterminant dans le nouvel ordre mondial.

Éditeur ‎J’AI LU (6 octobre 2021)
Langue ‎Français
Poche ‎512 pages
ISBN-10 ‎2290233021
ISBN-13 ‎978-2290233023

L’inventeur de Miguel Bonnefoy

Rêve solaire et sombre destin.

Pour son nouveau roman, Miguel Bonnefoy s’est penché sur le triste destin d’Augustin Mouchot. Un scientifique qui a réellement existé et dont le projet d’énergie solaire aurait pu donner un autre visage à la France.

D’une plume espiègle et dynamique l’auteur dresse le portrait d’un homme qui ne sait faire que les mauvais choix. Un homme à l’esprit brillant mais à la posture gauche, la tête pleine de rêve mais qui se prend les pieds dans le tapis. Impossible de ne pas s’attacher à ce Candide, témoin d’une époque où la science était synonyme de merveilleux et d’espoir.

Le récit prend les allures d’un conte tragi-comique où le sort s’acharne sur ce pauvre Auguste. Rien ne lui sera épargné, ni la maladie, qui plane sur lui depuis sa naissance tel un vautour, ni la déchéance sociale, ni la cruauté humaine.

On suit le destin de ce brave Auguste, pavé de mésaventures et de déconvenues, avec un regard compatissant mais toujours avec un demi-sourire aux lèvres dû à la verve déployée par l’auteur.

Une plume qui fait tout le charme de ce roman qui met en lumière une figure méconnue de l’histoire scientifique française. Un destin qui aurait pu être tout autre si les hommes étaient capables d’anticiper un peu plus le futur.

Résumé : Voici l’extraordinaire destin d’Augustin Mouchot, fils de serrurier, professeur de mathématiques, qui, au milieu du XIXe siècle, découvre l’énergie solaire.
La machine qu’il construit, surnommée Octave, finit par séduire Napoléon III. Présentée plus tard à l’Exposition universelle de Paris en 1878, elle parviendra pour la première fois, entre autres prodiges, à fabriquer un bloc de glace par la seule force du soleil.
Mais l’avènement de l’ère du charbon ruine le projet de Mouchot que l’on juge trop coûteux. Dans un ultime élan, il tentera de faire revivre le feu de son invention en faisant « fleurir le désert » sous le soleil d’Algérie.

Éditeur ‎Rivages (17 août 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎208 pages
ISBN-10 ‎2743657030
ISBN-13 ‎978-2743657031

Cadavre exquis de Agustina Bazterrica

Bien saignant le steak s’il vous plaît

Dans un monde où la notion même d’être humain est remise en cause comment conserver une part d’humanité ? Comment ne pas s’avilir et devenir un robot à visage humain ? Comment garder foi en l’avenir ? Le roman d’ Agustina Bazterrica apporte une certaine forme de réponse mais pas forcément celle que l’on attendait.

Lorsque le récit commence, le narrateur, Marcos est un chêne malade. Ses racines se meurent lentement dans une institution pour personnes dépendantes, ses jeunes branches sont mortes et son écorce se dépérit morceaux après morceaux sous les coups d’une vie d’automate au service d’une société qui a érigé la cruauté en institution.

La plume de l’autrice est telle une lame de couteau, froide et métallique. Ses mots d’un ton glacial et clinique tranchent notre imaginaire de lecteur, y laissant des plaies béantes où macère l’horreur banale d’un monde sans âme ni conscience.

Le regard exsangue de Marcos nous invite dans un banquet des horreurs pour tenter de comprendre comment une société s’est livrée d’elle-même à un système digne de 1984. Une galerie des horreurs qui sculpte en contrejour le portrait d’un homme tellement meurtri qu’il ne se voit même plus saigner.

Mais tout arbre peut guérir et, suite à une arrivée inattendue, Marcos va retrouver la force de désiré, d’aimer, d’espérer, de se rebeller face à une société qu’il vomit de tout son être. C’est là tout l’intérêt du roman, sans jamais se départir de ce détachement clinique, on assiste à la renaissance d’un homme. Un retour à la vie dans un monde de carcasses sur deux jambes.

Puis survient la fin, un dénouement brutal qui rappelle que l’on a beau ignorer les coups de couteau que l’on nous inflige, ceux-ci laissent toujours une blessure profonde au creux de l’âme, qui ne peut pas toujours se cicatriser.

Résumé : Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation.Ce roman est l’histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de « première génération ». Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain. Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d’une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

Quatrième de couverture
Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation.Ce roman est l’histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de « première génération ». Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain. Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d’une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

Biographie de l’auteur
Agustina Bazterrica est née à Buenos Aires en 1974. Cadavre exquis, son premier roman, a remporté le prestigieux prix Clarín en 2017.

Éditeur ‎FLAMMARION (21 août 2019)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎2081478390
ISBN-13 ‎978-2081478398

Un tesson d’éternité de Valérie Tong Cuong

Dans des flots insondables, elle se noie

Que se passe-t-il lorsque le petit îlot de bonheur familial que l’on a patiemment construit prend soudainement l’eau de toute part ? Comment réagir lorsque les eaux sombres s’infiltrent dans notre petite vie tranquille alors même que nos vieux démons remontent à la surface ?

C’est exactement ce qui arrive à Anna, mère de famille aisée dans un petit village dont le fils se retrouve subitement sur le banc des accusés. Son univers de bourgeoise propre sur elle se craquelle soudainement et alors qu’elle doit faire face à la machine judiciaire et au jugement populaire, de terribles souvenirs d’enfance se rappellent à elle et menacent de l’engloutir définitivement.

Le récit est un tumulte de pensée, une frénésie d’émotions contradictoires qui se télescopent, se chevauchent, s’entrecroisent sans jamais nuire à la limpidité de la narration. Ce fait d’armes est à mettre au crédit de l’auteur et de son style qui retranscrivent à merveille la crise que traverse cette famille. On suit Anna dans sa lente mais inexorable plongée en eaux troubles tout en passant aux autres protagonistes d’une phrase lapidaire. L’ouvrage est un précis du torrent émotionnel qui s’empare de tout un chacun en situation de crise.

Le portrait d’Anna forme donc la clé de voûte du récit. Son point fort mais aussi son point faible. Les autres personnages souffrent de la finesse psychologique du personnage. Hugues, le père, demeure un arriviste cupide et machiste tandis que Léo, le fils, ne se dépare pas d’une bulle d’ambiguïté qui empêche de l’apprécier complètement. Le récit aurait pu être une saga familiale plus consistante mais on ne peut en vouloir à l’autrice de s’être attaché au portrait d’Anna, tant celui-ci est réussi.

Un tesson d’éternité est l’occasion d’assister au naufrage d’une femme, dont les SOS n’ont pas été entendus et qui ne parvient plus à retenir la lame de fond qui finit par l’emporter.

Résumé : Anna Gauthier mène une existence à l’abri des tourments entre sa pharmacie, sa villa surplombant la mer et sa famille soudée.
Dans un climat social inflammable, un incident survient et son fils Léo, lycéen sans histoire, se retrouve aux prises avec la justice. Anna assiste impuissante à l’écroulement de son monde, bâti brique après brique, après avoir mesuré chacun de ses actes pour en garder le contrôle.
Qu’advient-il lorsqu’un grain de sable vient enrayer la machine et fait voler en éclats les apparences le temps d’un été ?

Éditeur ‎JC Lattès (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎272 pages
ISBN-10 ‎2709668645
ISBN-13 ‎978-2709668644

A star is bored de Byron Lane

Une saison en enfer

Sur le thème éculé de la rencontre de deux solitaires évoluant dans des sphères différentes, Byron Lane aurait pu écrire un récit corrosif sur l’aspect néfaste de la célébrité malheureusement à trop vouloir décrire le quotidien d’un assistant sans creuser son sujet il a loupé l’occasion.

Pourtant il y avait largement de quoi faire avec les personnages de Charlie d’un côté, pigiste paumé et peu sûr de lui qui étouffe dans Los Angeles et sa course à la réussite, et Kathi Kannon de l’autre, une actrice sur le retour qui vit sur sa renommée et qui souffre de légers troubles mentaux.

Ces deux êtres fracassés vont se trouver, s’apprivoiser, se compléter. La relation interdépendante entre les deux personnages est touchante et offre les meilleurs passages du récit, notamment une scène hilarante dans un restaurant japonais. 

Les relations toxiques avec leurs parents, le père pour Charlie et la mère pour Kathi, offrent également un aperçu de ce que le l’ouvrage aurait pu offrir. Durant ces passages les personnages se retrouvent dénudés et démunis face à la figure imposante de leur géniteur, l’empathie pour les personnages est totale.

Malheureusement de ce terreau psychologique l’auteur n’en fera rien, préférant aligner les scènes de comportement absurde de Kathi, ses crises maniaques, sa consommation de substances qu’elles avale comme si c’était des pastilles pour la gorge. Un long naufrage auquel assiste impuissant Charlie dans un récit qui tourne très vite en rond, aussi inspiré du réel soit-il.

La lecture s’en trouve donc mitigée, l’envers du décor hollywoodien ne se révèle pas suffisamment passionnant pour porter le récit tout comme le personnage de Kathi dont on ne fait que gratter la surface sans jamais explorer ce qui se cache derrière ses addictions et son mal-être.   

Résumé : Tous les matins, vous devez aller dans sa chambre, la réveiller doucement, lui donner ses pilules pour la journée bien gentiment, et vous assurer qu’elles ne vont pas la tuer.

Au petit déjeuner, Kathi prend un sachet de céréales amaigrissantes. Sans lait. Vous devez aussi lui apporter un verre rempli de glaçons avec une canette de Coca Zéro. Vous versez le Coca sur les glaçons pendant que vous êtes dans la chambre de façon à ce qu’elle entende le bruit des glaçons qui craquent. Ça va lui donner envie de boire et l’aider à se réveiller.

Éditeur ‎Michel Lafon (10 novembre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎352 pages
ISBN-10 ‎2749945348
ISBN-13 ‎978-2749945347

Campagne de Matthieu Falcone, réflexion champêtre

Diagonale du vide, territoire abandonné ou plus familièrement trou perdu, on ne manque pas de termes pour désigner la campagne cet espace vital à notre survie mais fuis par une grande majorité de la population. Avec son ouvrage l’auteur rappelle, qu’aussi éloigné soit-elle des grandes agglomérations frémissantes d’activités, la campagne est un espace à redécouvrir, à reconquérir et porte en son sein des enjeux fondamentaux pour notre avenir.

Sous le regard de son narrateur, tantôt désabusé, tantôt léger et tantôt acerbe l’auteur nous invite à découvrir ce village en butte aux enjeux sociaux. La terre tout d’abord, cette terre que l’on s’approprie, que l’on exploite, que l’on veut sauver. Cette terre qui boit les larmes des agriculteurs abandonnés et qui se craquelle de notre avidité à tous.

Mais ce village c’est aussi des hommes et des femmes qui boivent, qui s’agitent, qui surjouent l’amusement pour oublier qu’ils s’ennuient que rien ne viendra combler ce vide qu’ils ressentent et qu’ils croisent dans le regard de leur compagnon de beuverie. Un vide qui pourrait mener au pire.

D’une plume dense et contemplative, l’auteur dépeint un monde qui se meurt en apparence, au rythme des saisons, mais mute, évolue malgré tout, accompagné par la clameur des uns et des autres, nouveaux venus comme anciens qui veulent faire entendre leur voix. 

Entre essai sociologique et étude sur le paysage campagnard, Matthieu Falcone signe un roman qui interpelle, qui interroge sur l’état actuel de notre monde par le prisme d’un monde dont on ne parle pas assez.

Résumé :« Quoi que l’on fasse, de quelque partie que l’on vienne, le village se cache, ne se montre pas de loin. C’est un village tout plié sur lui-même, en boule la tête dans le cul, comme un chat endormi. Au milieu coule une rivière. C’est-à-dire qu’elle était au milieu, avant qu’il soit désaxé, le village, étendu vers le sud pour les nouvelles constructions. Ici, au village, on en trouve comme cela, qui disent à présent qu’il faut sauver la Terre. Sauver la Terre, je veux bien moi, mais qui nous sauvera, nous ? »

De jeunes citadins, pétris de certitudes, se sont installés dans un village de la France profonde afin d’y organiser une « grande fête participative ». Entre eux et les paysans, le choc est inévitable, le drame annoncé.
Roman féroce et plein d’humanité sur le nouveau monde rural que s’approprient les urbains, modifiant ses règles et bouleversant ses coutumes ancestrales, Campagne est une réflexion profonde sur le désarroi des hommes et la puissance de la nature.

Éditeur ‎Albin Michel (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎222645778X
ISBN-13 ‎978-2226457783

Invasions domestiques d’Élodie Llorca, comme un léger malaise

Invasions domestiques raconte comment un personnage, Thomas, en perte de repère sombre lentement jusqu’à s’évanouir complètement.

En à peine deux cents pages, l’autrice dépeint un personnage, spectateur de sa propre vie, artiste dilettante et en manque d’assurance, qui voit défiler sur la scène de son appartement des acteurs aux caractères affirmés qui représentent tous une part de son mal-être, ses parents qui le méprisent, sa partenaire qui le domine et surtout Joël, l’irrévérencieux, le jovial Joël qui réussit là où Thomas échoue. 

À mesure que Joël s’impose dans la vie de Thomas celui-ci va perdre pied. Le temps se fait fugitif, les relations se durcissent et une tension délicate s’installe. Ces personnages sont-ils réels ou ne sont-ils que l’incarnation de la dépression du jeune homme ? L’autrice entretient un doute malicieux qui enrobe son récit d’une atmosphère vaporeuse, entre vaudeville et théâtre de l’absurde

De sa plume acérée et teintée d’onirisme, l’autrice décortique l’esprit de son personnage principal jusqu’à ce qu’il ne lui reste rien et qu’il se rende compte qu’il lui reste tout. Derrière ces apparences de récit un brin absurde se cache une réflexion délicate sur la dépression et la perte de contrôle.

Résumé : Thomas Thomassin, téléopérateur quasi propriétaire à Paris, mène une vie solitaire et bien réglée jusqu’à sa rencontre avec Joël, un plombier lunatique.
Après des débuts cocasses et chaotiques, une amitié naît entre eux, nourrie par une connivence artistique – Thomas a une passion secrète : le collage. Joël le pousse à travailler sans relâche pour proposer ses œuvres à une galerie. Au centre de celles-ci se trouve la figure énigmatique d’une femme au regard inquisiteur, inspirée de sa collègue Kim-Ly qui l’a toujours fasciné. Encouragé par son nouvel ami, Thomas entame une relation avec la jeune femme.
Le trio ainsi formé libère le protagoniste de sa solitude et de sa morosité. Mais peu à peu les choses se grippent, et les intentions de Joël et de Kim-Ly apparaissent troubles…

Éditeur ‎Rivages (4 mai 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎208 pages
ISBN-10 ‎2743656565
ISBN-13 ‎978-2743656560

Il n’est pire aveugle de John Boyne, Et délivre nous du mal

Voilà un ouvrage qui va vous faire voyager, vous faire ressentir tout un tas d’émotions contradictoires mais puissantes, mais aussi vous interpellez sur notre propension à généraliser. Le tout servi par l’une des plus magnifiques plumes qui m’ait été donné de lire.

La plume de John Boyne est véritablement ce qui m’a ravi durant cette lecture. Une écriture ronde, chaleureuse, une narration introspective mais ouverte sur le monde. À chaque paragraphe un sentiment de plénitude m’envahissait, la sensation d’être avec un personnage que je comprenais et que j’appréciais entièrement. 

La temporalité du récit est parfaitement maîtrisée. Le prêtre Ordran évoque les épisodes les plus marquants de sa vie dans un ordre non chronologique sans que jamais l’on se sente perdu dans le récit. L’on parvient à saisir toutes les subtilités de l’intrigue, les non-dits des personnages secondaires et le contexte de chaque épisode en quelques lignes. 

Enfin malgré la difficulté du sujet, le texte reste pudique et intime. Jamais le voyeurisme ne s’invite dans ce chemin de vie d’un personnage en pleine remise en question. C’est tout à l’honneur de l’auteur d’être parvenu à évoquer un sujet qui secoue encore l’Église catholique irlandaise sans jamais verser dans le scabreux.

La prouesse de John Boyne est d’être parvenue à traiter d’un sujet difficile à travers les yeux d’un personnage qui se verra forcer de remettre en question tout ce qu’il pensait acquis. Ce qui fait de cette lecture un pur moment de grâce. 

Résumé : Propulsé dans la prêtrise par une tragédie familiale, Odran Yates est empli d’espoir et d’ambition. Lorsqu’il arrive au séminaire de Clonliffe dans les années 1970, les prêtres sont très respectés en Irlande, et Odran pense qu’il va consacrer sa vie au « bien ».
Quarante ans plus tard, la dévotion d’Odran est rattrapée par des révélations qui ébranlent la foi du peuple irlandais. Il voit ses amis jugés, ses collègues emprisonnés, la vie de jeunes paroissiens détruite, et angoisse à l’idée de s’aventurer dehors par crainte des regards désapprobateurs et des insultes. 
Mais quand un drame rouvre les blessures de son passé, il est forcé d’affronter les démons qui ravagent l’Église, et d’interroger sa propre complicité. 

Éditeur ‎JC Lattès (7 avril 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎380 pages
ISBN-10 ‎2709665395
ISBN-13 ‎978-2709665391