Cadavre exquis de Agustina Bazterrica

Bien saignant le steak s’il vous plaît

Dans un monde où la notion même d’être humain est remise en cause comment conserver une part d’humanité ? Comment ne pas s’avilir et devenir un robot à visage humain ? Comment garder foi en l’avenir ? Le roman d’ Agustina Bazterrica apporte une certaine forme de réponse mais pas forcément celle que l’on attendait.

Lorsque le récit commence, le narrateur, Marcos est un chêne malade. Ses racines se meurent lentement dans une institution pour personnes dépendantes, ses jeunes branches sont mortes et son écorce se dépérit morceaux après morceaux sous les coups d’une vie d’automate au service d’une société qui a érigé la cruauté en institution.

La plume de l’autrice est telle une lame de couteau, froide et métallique. Ses mots d’un ton glacial et clinique tranchent notre imaginaire de lecteur, y laissant des plaies béantes où macère l’horreur banale d’un monde sans âme ni conscience.

Le regard exsangue de Marcos nous invite dans un banquet des horreurs pour tenter de comprendre comment une société s’est livrée d’elle-même à un système digne de 1984. Une galerie des horreurs qui sculpte en contrejour le portrait d’un homme tellement meurtri qu’il ne se voit même plus saigner.

Mais tout arbre peut guérir et, suite à une arrivée inattendue, Marcos va retrouver la force de désiré, d’aimer, d’espérer, de se rebeller face à une société qu’il vomit de tout son être. C’est là tout l’intérêt du roman, sans jamais se départir de ce détachement clinique, on assiste à la renaissance d’un homme. Un retour à la vie dans un monde de carcasses sur deux jambes.

Puis survient la fin, un dénouement brutal qui rappelle que l’on a beau ignorer les coups de couteau que l’on nous inflige, ceux-ci laissent toujours une blessure profonde au creux de l’âme, qui ne peut pas toujours se cicatriser.

Résumé : Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation.Ce roman est l’histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de « première génération ». Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain. Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d’une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

Quatrième de couverture
Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation.Ce roman est l’histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de « première génération ». Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain. Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d’une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

Biographie de l’auteur
Agustina Bazterrica est née à Buenos Aires en 1974. Cadavre exquis, son premier roman, a remporté le prestigieux prix Clarín en 2017.

Éditeur ‎FLAMMARION (21 août 2019)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎2081478390
ISBN-13 ‎978-2081478398

Désert noir d’Adrien Pauchet

Drogue, fantômes et fusillades

Le risque lorsqu’un auteur écrit un récit à la croisée des genres c’est que l’un d’entre eux prenne le pas sur les autres et éclipse le propos initial. Malheureusement pour Adrien Pauchet c’est ce qui s’est passé pour son ouvrage Désert noir.

Le récit bouillonne de bonnes idées mal, ou peu, exploitées. Comme une recette qui dispose de bons ingrédients mais qui donne un résultat brouillon. L’auteur brasse quantité de thèmes sans jamais réellement les développer, la difficulté de faire son deuil, la rédemption, la résilience et bien d’autres encore. Un traitement de surface peu satisfaisant dû à une narration trop axée sur le thriller au détriment du développement des personnages, peut-être trop nombreux aussi.

Perdus entre la frénésie narrative d’un thriller grand public et la réflexion sur le deuil, l’ouvrage ne raconte finalement pas grand-chose. L’aspect onirique de l’intrigue offre une jolie mise en page qui invoque le néant mais peine à faire oublier les incohérences et le manque d’approfondissement de l’intrigue et des personnages.

Désert noir s’avère être une œuvre brouillonne qui veut trop en dire sur trop de sujets, qui aurait mérité un affinage de son intrigue et de ses personnages. Une jolie attention gâchée. 

Résumé : Jocelyn est un jeune flic qui, après une sale affaire, se retrouve mis à l’épreuve. Il intègre une équipe qui a pour mission de démanteler un trafic à Paris d’une nouvelle drogue qui permet, à celui qui la consomme, de revoir chacun des êtres chers qu’il a perdus. En butte à l’hostilité d’une partie de la police, sur le qui-vive, il finit par avoir l’impression de chercher à sauver une société qui ne veut pas l’être.

Éditeur ‎FORGES VULCAIN (9 octobre 2020)
Langue ‎Français
Broché ‎240 pages
ISBN-10 ‎2373050587
ISBN-13 ‎978-2373050585

Meute de Karine Rennberg, colore le monde

Colore le monde

Parvenir à évoquer les loups-garous, la synesthésie et la naissance de liens de meute, tels étaient les défis auxquels s’est confronté Karine Rennberg dans ce roman atypique qui prend le contre-pied de la tendance actuelle.

Là où les auteurs de fantastique vont s’attacher à développer un univers et une intrigue addictive, l’autrice a préféré se concentrer sur les personnages en faisant fi du reste. Des personnages attachants, qui sous une fourrure rêche de violence,  cachent un besoin d’être aimés, d’être acceptés, d’être entendus. 

Le récit met en avant trois personnages principaux que l’on ne peut qu’apprécier. Nat le solitaire, au caractère ombrageux, inadapté à la vie en société qui va découvrir qu’il peut compter pour quelqu’un. Val, le tueur muet, sans doute le plus mature et réfléchi et enfin Calame, le louveteau brisé, hanté par une terreur que nul ne peut apaiser, petit être fragile au talent immense qui mélange couleurs et émotions.

Ces trois personnages soutiennent le récit de tous leurs traumatismes et de toute leur amitié, si vous ne vous attachez pas à eux, difficile d’apprécier la lecture. Mais il est encore plus difficile de ne pas s’attacher à eux. La synesthésie, ce trouble neurologique très complexe à expliquer, font des passages consacré à Calame les plus beaux que j’ai pu lire. Ce mariage de couleur et d’émotions rend le texte poétique et intense, tel une flamme ardente qui éclaire les ténèbres.

Meute est donc un récit sur la création de liens puissants, qui transcendent l’amour, l’amitié et le respect. Pauvre en worlbuiding il offre une palette d’émotions rarement vues dans la littérature fantastique, il aurait juste gagné à être plus concis.

Résumé : Roman atypique lycantrope, Meute suit Nathanaël, Val et Calame. Si le premier est un loup-garou né de la violence et la solitude, le second est un humain à qui l’on a volé la voix alors que le troisième est un loupiot traumatisé, incapable d’accéder à la moindre autonomie. Ce récit fantastique est avant tout celui d’une tranche de vie, de ce moment où tout bascule entre le noir et la lumière. Karine Rennberg est une autrice nantaise. Elle taille ses personnages dans la pierre en nuance de gris, de ceux à porter du sang en parure pour vous emmener dans les recoins sombres de l’imaginaire lupin

Éditeur ‎ACTUSF (4 mars 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎320 pages
ISBN-10 ‎2376864380
ISBN-13 ‎978-2376864387

La ville dans le ciel de Chris Brookmyre, Vers le whisky et au-delà !!

Voilà un roman qui aura bien du mal à se faire une place dans les cases parfois rigides que, éditeurs comme lecteurs, dressent pour classer leurs ouvrages. On parle d’un polar qui prend place sur une station spatiale internationale. Une lecture originale et addictive.

L’aspect SF exige une concentration de la part du lecteur, tout du moins au début du roman, afin d’intégrer toutes les subtilités de cet univers. Heureusement très rapidement les codes du polar reprennent le dessus avec une enquête menée tambour battant, des mystères qui s’empilent, des courses-poursuites et des règlements de comptes sans pitié.

L’auteur a opté pour une science-fiction positive, à contre-courant de la production actuelle, la terre n’est pas au bord de la destruction, la construction de vaisseaux spatiaux est vécue comme un espoir coûteux mais indispensable pour l’humanité sans notion d’urgence climatique mais ne croyez pas pour autant que tout va bien sur la ville dans le ciel.

L’auteur s’est inspiré des nombreux microcosme qui ont fleuri à travers les âges et en a conclu un principe simple, plus les interdits sont sévères, plus les transgressions sont grandes. Les amateurs de polar urbain où règnent la corruption et les passions humaines débridées ne seront pas déçu du voyage. La ciudad de cielo est en effet un repaire de crapules en tous genres qui font régner alcool, drogue, perversion sexuelle diverses et variées, prostitution, combats clandestins. Un véritable nid de serpents.

Dans ce dédale de luxure et de corruption généralisée Alice tente d’y voir plus clair, guidé par ce lapin blanc peu fiable qu’est Nikki. L’auteur brosse le portrait de deux personnages pétris d’assurance qui vont voir leurs certitudes volées en éclats à mesure qu’elles vont s’approcher de la vérité. Le portrait de Nikki aurait pu être affiné, notamment la raison de son départ pour la station, mais l’écriture de ces deux personnages est solide et crédible.

Même si l’intrigue en elle-même se révèle prévisible avec une conclusion quelque peu confuse, ce thriller d’anticipation se révèle d’excellente facture.

Résumé : En orbite autour de la Terre, Ciudad de Cielo est la première marche permettant à l’humanité d’atteindre les étoiles. Décrite comme un lieu utopique où le crime n’existe pas, la station spatiale est néanmoins contrôlée par des gangs qui se livrent une guerre sans merci : prostitution, contrebande et racket sont omniprésents. Jusqu’ici, les autorités ont toujours fermé les yeux. Mais les choses vont changer : un cadavre vient d’être découvert, flottant en mille morceaux dans la microgravité de cette ville dans le ciel.L’enquête sur ce meurtre est confiée à Nikki « Fix » Freeman. Corrompue jusqu’à la moelle, c’est peu dire qu’elle n’est pas ravie d’être chaperonnée par Alice Blake, une jeune envoyée du gouvernement terrien fraîchement arrivée sur la station et particulièrement stricte dès qu’il s’agit du règlement.Alors que les morts s’accumulent, les masques vont finir par tomber, et les vraies raisons de ce déchaînement de violence se révéler au grand jour.

Éditeur ‎DENOEL (22 septembre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎512 pages
ISBN-10 ‎2207144801
ISBN-13 ‎978-2207144800

Mégapoles tome 1 Genèse de la cité de N.K. Jemisin, Super big apple

Mon premier est une ville mythique, Babylone moderne aux lumières éblouissantes, mon second est un univers, celui de N.K. Jemisin, foisonnant et dense. Mon tout forme un récit ambitieux tant dans son récit que dans le portrait de ses personnages.

Cette nouvelle saga s’abreuve à la source de deux genres très populaires sur divers médias de nos jours, les comics de super-héros d’un côté, avec ces êtres dotés de super-pouvoirs et le fantastique hérité d’un auteur reconnu par les amateurs du genre. L’autrice s’empare de ces genres pour les inscrire dans un récit qui, sous des faux airs de blockbuster à l’intrigue simple, cache de nombreuses interrogations métaphysiques et sociales en plus d’être une déclaration d’amour à la ville qui ne dort jamais.

New York prend vie sous la plume de Jemisin. Personnage à part entière du récit, nous allons faire connaissance avec les coins les plus reculés de son histoire mais aussi avec ses habitants, ses quartiers, véritables villes dans la ville. Rarement on aura autant eu l’impression d’être en plein milieu de ses gigantesques avenues.

Les protagonistes portent le récit sur leurs épaules et apportent une complexité psychologique qui fait tout l’intérêt du récit. Emportés par une destinée qu’ils n’ont pas choisie, ils vont devoir faire face à leurs contradictions, leurs doutes tout en tentant d’empêcher la destruction de leur ville. Leurs errements intérieurs sont minutieusement décrits, on plonge dans leur psyché comme dans un bassin sans fond. 

Toutes une série de thèmes sont portés par la voix des personnages. Des thèmes modernes qui secouent notre société actuelle avec tout un tas de mots en phobe mais l’autrice introduit aussi une réflexion sur notre place de l’univers, les conséquences de l’expansion de l’humanité et ce qui fait l’identité d’une ville, d’un quartier.

Ce premier volume nécessite d’être apprivoisé tant il est parfois dense, pour un résultat qui résonne comme une ode à la grosse pomme en plus d’être un récit fantastique divertissant.

Résumé : En descendant du train à Penn Station, le jeune homme se rend compte qu’il a tout oublié : son nom, son passé, son visage… Une seule certitude : quoiqu’il n’ait jamais mis les pieds à Manhattan, il est ici chez lui. Rien d’anormal, donc, à ce qu’un vieux taxi jaune à damiers s’arrête devant lui au moment où il en a le plus besoin. Il doit impérativement se rendre sur FDR Drive ; il ignore pourquoi, mais cela a sans doute un rapport avec les tentacules qui sèment le trouble à chaque coin de rue. La ville, sa ville est en danger, et lui seul semble être en mesure de la défendre. Lui seul ? Non, ils sont cinq, un pour chaque arrondissement de New York…

Éditeur ‎J’ai lu (3 février 2021)
Langue ‎Français
Poche ‎384 pages
ISBN-10 ‎2290232513
ISBN-13 ‎978-2290232514

Récursion de Blake Crouch, le temps d’un bonheur

Pouvoir revenir en arrière, prendre un chemin différent de celui qui nous a menés à l’impasse, faire d’autres choix que ceux qui se sont révélés insatisfaisants, on en a tous rêvé. Récursion nous montre où tout cela pourrait nous mener.

Les lecteurs fatigués de voir toujours les mêmes thèmes revenir dans la fiction devraient tout de même se pencher sur ce thriller d’anticipation original, qui offre une belle morale en plus d’une intrigue haletante, pleine de rebondissements, qui rappelle par certains aspects, les meilleures œuvres de SF, telle minority report.

Car au-delà d’être un excellent thriller, l’ouvrage nous narre une romance touchante entre deux personnages meurtris. L’un, Barry, a le regard tourné vers son passé brisé tandis que l’autre, la scientifique Helena, peine à apercevoir un rayon de soleil dans son avenir alourdi par le spectre de la maladie. Le destin les réunira dans une bulle de passion qui durera ce qu’elle durera. Trop peu en regard de l’amour que se vouent ces deux êtres fracassés par la vie.

Bien sûr, l’auteur évoque la résilience, la nécessité de surmonter son deuil, notre impuissance devant la cruauté de la vie, il questionne également nos regrets et nos remords mais le récit est aussi une invitation à profiter de chaque moment bienheureux que nous offre la vie, à en tirer le maximum dans le court temps qui nous est imparti. À profiter de l’autre et de ce qu’il nous apporte avant qu’il ne s’évapore.

Car le temps file trop vite pour que l’on s’arrête sur ce que l’on a perdu et la chance d’être heureux, ne serait-ce que pour un moment, risque de nous filer entre les doigts sans même que l’on ne s’en rende compte. Parmi tous les messages délivrés par ce récit passionnant, c’est peut-être le plus important

Résumé : La réalité n’est qu’un souvenir. Barry Sutton, flic désabusé de la police new-yorkaise, enquête sur une vague de suicides engendrée par le Syndrome des Faux Souvenirs, une maladie neurologique inexpliquée dont les victimes se remémorent une vie qu’ils n’ont jamais vécue. Parallèlement, Helena Smith, une neurologue travaillant sur la mémoire, est recrutée par le richissime Marcus Slade pour développer un dispositif permettant d’enregistrer les souvenirs, officiellement pour lutter contre la maladie d’Alzheimer. Mais Slade comprend bientôt que cette invention peut faire bien plus que cela, et ses ambitions font peser sur la réalité elle-même un danger inouï.Seuls Helena et Barry, en joignant leurs forces, ont une chance de l’arrêter…

Éditeur ‎J’AI LU (6 octobre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎320 pages
ISBN-10 ‎2290233153
ISBN-13 ‎978-2290233153

Tepuy de François Baranger, le monde perdu

Un environnement mystérieux, une expédition de la dernière chance et un secret enfoui depuis des millénaires, tel sont les ingrédients de ce thriller fantastique qui rend hommage au récit d’aventures d’antan tout en incorporant des éléments de narration moderne.

Pour peu que vous aimiez les reportages qui partent à la découverte de parties du monde méconnues et source de fantasme alors la première partie du récit vous semblera convaincante. Forêt épaisse, bruits étranges et danger permanent plonge le lecteur dans un récit haletant.

Il ne faut pas s’attendre à être bluffé par le style ou la caractérisation des personnages, le but n’est pas là. Des personnages dont l’écriture est aussi peu subtile que les références appuyées auxquels l’auteur se réfère mais peu importe le souffle épique de l’aventure se fait ressentir. 

Une première partie entraînante qui se retrouve malheureusement entachée par la seconde partie, au rythme tout autant endiablée, mais dépourvue de l’aura de mystère qui faisait la force du récit.

L’auteur s’empare de thèmes modernes tel que le capitalisme fou, le culte du corps et la crainte des micro-organismes, délaissant le côté exploration pour aborder le genre du thriller fantastique mais avec un aspect forcé qui fait ressortir les défauts de l’ouvrage déjà perceptible dans les pages précédentes. Ainsi facilitée scénaristique et caractérisation grossière des personnages apparaissent au grand jour dans cette dernière partie jusqu’à une conclusion en demi-teinte qui ne s’éloigne pas des codes du genre.

Oscillant entre le roman d’aventures, dont il se revendique clairement et le thriller fantastique, Tepuy propose un récit convaincant aux thèmes modernes mais qui a du mal à convaincre passé une phase d’exploration plaisante.

Résumé : Au cœur de la jungle vénézuélienne, une jeune femme, Ruz, se réveille encore attachée à un parachute. Seule, blessée et amnésique, elle est obligée de faire confiance à la voix grésillante de Chris échappée d’un talkie-walkie, son fil d’Ariane pour comprendre qui elle est venue chercher dans ces terres hostiles. Ne pouvant compter que sur ses propres ressources et ses réflexes de survie, Ruz va découvrir les secrets oubliés que recèlent les tepuys, et être confrontée au cynisme criminel de grandes industries prêtes à tout pour s’approprier de fantastiques découvertes.

Éditeur ‎Pocket (7 octobre 2021)
Langue ‎Français
Poche ‎544 pages
ISBN-10 ‎2266318179
ISBN-13 ‎978-2266318174

Les Employés – 16 septembre 2021 de Olga RAVN

Achat : https://amzn.to/3zO7MBY

À des millions de kilomètres de la Terre, humains et ressemblants travaillent pour une puissante compagnie totalitaire à bord du six millième vaisseau : ce sont les employés. Suite à l’observation prolongée d’artefacts extraterrestres récoltés sur une planète habitable – La Nouvelle Découverte –, d’étranges incidents surviennent, et une commission d’enquête est dépêchée. Durant dix-huit mois, celle-ci va compiler les témoignages de l’équipage, humains comme ressemblants, pour comprendre la nature du mal qui semble ronger l’expédition…

Chronique : L’histoire est celle d’un ou de plusieurs vaisseaux spatiaux (les Six Mille Vaisseaux) en longue mission depuis la Terre, avec un équipage mixte d’humains et d’humanoïdes, qui ont visité une planète (New Discovery) et ont pris à bord un certain nombre d’étranges objets ressemblant à des sculptures vivantes qui semblent perturber les humains (dont le sentiment de perte et de deuil de la Terre semble s’accroître) et les humanoïdes (qui ressentent le désir de quelque chose qu’ils n’ont jamais eu).

L’histoire est présentée sur 130 petites pages – avec beaucoup d’espace blanc – sous la forme d’une série de déclarations de témoins faites à une commission sur le lieu de travail, alors que les choses commencent à se dénouer avec une tension croissante entre les humains, les humanoïdes et leur employeur – jusqu’à une conclusion peut-être assez inévitable.

Mais la force du livre réside moins dans son arc narratif (qui, pour être honnête, est plutôt prévisible – Sci Fi 101) que dans ses idées sensorielles récurrentes et dans ses implications allégoriques.

Diverses idées sensorielles reviennent – beaucoup d’entre elles sont fortement liées aux sens inférieurs (l’auteur inversant délibérément la priorité standard de la vue et de l’ouïe) et même à ces sens d’une manière qui va au-delà de l’idée conventionnelle du sens :

  • L’odorat (les objets ont une sorte d’impact proustien sur ceux qui interagissent avec eux, mais un impact qui semble varier selon le destinataire).
  • le goût (et bien plus encore dans le sens où un jeune bébé utilise d’abord sa bouche comme un sens primaire et un moyen d’explorer les objets – l’idée de mettre des choses dans sa bouche revient dans le livre)
  • Sentir (et encore une fois d’une manière plus large – dans ce cas, dans le sens de réactions négatives et phobiques à fleur de peau).

Et en termes d’implications allégoriques :

  • Le livre parle beaucoup de la maternité et, par extension, du refus de la maternité et de l’infertilité, y compris des images récurrentes d’œufs et d’utérus ;
  • Le livre remet explicitement en question l’idée du travail en tant qu’identité et de l’épanouissement par le travail ;
  • Le livre examine l’appartenance, la perte, la nostalgie et la parenté.
  • En examinant ce que signifie l’absence de ce qui nous est familier et ce qui se passe lorsque l’identité professionnelle est remise en question, le livre préfigure par inadvertance certaines expériences d’enfermement et de permission.
  • Les réactions des témoins (en particulier dans les premiers témoignages) aux objets de la Nouvelle Découverte – qui sont suspendus comme dans une galerie d’exposition – m’ont beaucoup rappelé la façon dont les gens réagissent à l’art conceptuel et aux installations. Ce n’est pas un hasard si le livre a été explicitement écrit pour accompagner une exposition d’art moderne (en fait, il s’agit plutôt d’un dialogue et d’une inspiration mutuelle)

Et la façon dont les objets amènent les gens à s’interroger sur leur utilité, les humanoïdes à rechercher un sentiment de connexion, les humains à faire le deuil des liens qu’ils ont perdus et à chercher à redécouvrir leurs propres sentiments, représente, dans un sens méta, la chose même que l’auteur tente de faire avec cette fascinante nouvelle.

Note : 9,5/10

Éditeur ‏ : ‎ Pocket (16 septembre 2021) Langue ‏ : ‎ Français Poche ‏ : ‎ 176 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2266297783 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2266297783

Le messie de Dune – 26 août 2021 de Frank HERBERT

Paul Atréides a triomphé de ses ennemis. En douze ans de guerre sainte, ses Fremen ont conquis l’univers. Il est devenu l’empereur Muad’ Dib. Presque un dieu, puisqu’il voit l’avenir. Ses ennemis, il les connaît. Il sait quand et comment ils frapperont. Ils vont essayer de lui reprendre l’épice qui donne la prescience et peut-être de percer le secret de son pouvoir. Il peut déjouer leurs plans, mais voit plus loin encore. Il sait que tous les futurs possibles mènent au désastre et est hanté par la vision de sa propre mort. Peut-être n’y a-t-il pas d’autre liberté pour le prescient que celle du sacrifice…

Achat : https://amzn.to/3kapPxu

Chronique : Ce second tome, pour être plus riche en mysticisme et en psychologie que son aîné, n’est pas moins dense en action. Un action certes plus latente et au rythme feutré mais qui permet à l’auteur d’instaurer cette incroyable tension psychique sans égale et qui caractérise si bien cette immense fresque de science-fiction. Excusez ce quasi-blasphème mais c’est un peu comme lorsqu’on lit un livre saint, l’esprit laisse passer un certain nombre d’éléments qui pourtant frappent notre esprit et forment au final un tout cohérent et grandiose.
Une lecture moins aisée que pour le premier tome mais où la fascination qu’exerce Herbert joue pleinement son rôle. Avec « Le Messie de Dune », la saga gagne en profondeur et en complexité et renforce la dimension politico-religieuse avec, à la clé, stratégie, considérations économiques et politiques, pensée sociétale très forte, remise en cause du manichéisme et psychologie approfondie de l’ensemble des personnages principaux.
L’axe de réflexion (car oui, il s’agit bien de réflexion en parallèle de l’action) demeure le culte de la personnalité du gouvernant, de l’Empereur Muad’Dib. Culte qui atteint la divinité, plongeant Paul Atréides dans une solitude insondable qui le rend impuissant alors même qu’il est au faîte de sa puissante. Solitude bien compréhensible mais inextricable du dieu qui ne peut croire en lui-même ou en un autre dieu quand tous les autres êtres croient en lui.

Note : 9,5/10

Éditeur ‏ : ‎ Pocket (26 août 2021) Langue ‏ : ‎ Français Poche ‏ : ‎ 384 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2266320491 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2266320498

Dune – Tome 1 – 26 Aout 2021 de Frank HERBERT

Il n’y a pas, dans tout l’Empire, de planète plus inhospitalière que Dune. Partout, des sables à perte de vue. Une seule richesse : l’épice de longue vie, née du désert, et que tout l’univers convoite.
Quand Leto Atréides reçoit Dune en fief, il flaire le piège. Il aura besoin des guerriers Fremen qui, réfugiés au fond du désert, se sont adaptés à une vie très dure en préservant leur liberté, leurs coutumes et leur foi. Ils rêvent du prophète qui proclamera la guerre sainte et changera le cours de l’Histoire.

Achat : https://amzn.to/393218H

Chronique : »Je ne connaitrai pas la peur, car la peu tue l’esprit » ; il me faut bien faire appel à ces mots du jeune Atréide pour oser braver le mystère de Dune, et tenter de proposer une critique à une telle épopée, roman classé « space-opera » mais ô combien méritant plus qu’un classement d’entomologiste.

Le lecteur de ce 1er volume des 6 que compte le cycle de Dune va se trouver immédiatement immergé dans un monde futuriste, mais aux réminiscences féodales, où des maisons s’affrontent au sein d’un monde politique et économique multipolaire, s’appuyant sur des ordres aux pouvoirs mutants intriguant pour le pouvoir. Dans cet Empire à l’équilibre subtil, un seul centre stable semble exister, et il est économique : il s’agit d’Arrakis, la planète de l’épice, sur laquelle repose toute civilisation.

Même si le lecteur s’y perd un peu au début, cet univers complexe est probablement l’une des grandes forces du Cycle de Dune. Même si Franck Herbert développe dans sa trilogie Dune 1, Dune 2 et le Messie de Dune son intrigue, pleine de suspense, avec un réel don de conteur, les aventures de Paul Atréides, elle n’aurait pas le même sel sans le contexte de la planète de sables et de l’Empire.

Ces 2 1ers volumes en particulier sont un récit initiatique s’il en est : quittant sa planète d’origine, Paul découvre avec le lecteur un monde extérieur menaçant, mais qui n’a rien à envier aux arcanes complexes d’un cerveau humain initié au bene gesserit, d’autant plus quand on puise ses origines au sein des maisons Harkonnen et Atréides.

Franck Herbert plante à merveille les décors aussi bien que les personnages, et les pics de dénouement sont d’un puissance telle qu’à part David Lynch -et encore avec un succès mitigé-, bien peu de metteurs en scène se sont frottés à la difficile adaptation de ces romans. Dans un style très différent, seuls à mon sens Tolkien et Martin ont développé un tel foisonnement créatif.

Franck Herbert dépasse par ailleurs largement cette étiquette de conteur émérite. Ecologiste convaincu, il développe dans le Cycle de Dune de véritables thèses philosophiques, amenant ses lecteurs à réfléchir sur le fonctionnement systémique des écosystèmes vivants, mais aussi sociaux, sur les rapports entre pouvoir et religion, sur l’intelligence artificielle et le pouvoir et les faiblesses de l’inconscient. Construisant son cycle sur des générations, le rythme de l’intrigue est soutenu : quel chemin parcouru par Paul Atréides, en 3 volumes, quelle mutation, surtout intérieure ! Et qu’il est difficile d’en parler un peu ici sans spoiler le futur lecteur !

Mélange épicé donc que ce 1er roman du Cycle de Dune, roman d’ouverture aussi, qui devrait immédiatement mettre l’eau à la bouche des nouveaux explorateurs de cette saga. Mélange dépaysant, futuriste, mais aussi puisant aux racines de civilisations terrestres reconnaissables : judéo-chrétienne, musulmane, germanique, grecque antique, et surtout notre monde capitaliste contemporain au bord de l’implosion… quelle force visionnaire dans ce roman de 1965. Les barbares fremen seraient-ils à nos portes ?

Quoiqu’il en soit, une lecture forcément marquante, notamment pour un jeune cerveau adolescent ou jeune adulte, en quête de sens. Comme pour nombre de lecteurs, je ne suis sans doute pas totalement conscient de l’influence que ce roman a pu avoir sur ma vision de la vie, et mes lectures ultérieures. Des moments de lecture uniques, pas toujours faciles, mais qui restent ancrés dans les mémoires.

Note : 9,5/10

Éditeur ‏ : ‎ Pocket (26 août 2021) Langue ‏ : ‎ Français Poche ‏ : ‎ 928 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2266320483 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2266320481