Le goût du rouge à lèvres de ma mère de Gabrielle Massat, Walk on the wild side

Lorsqu’on est lecteur boulimique de polar comme moi on a tendance à croire que tout a été fait, que surprendre le lecteur est une tâche impossible. Avec son premier polar Gabrielle Massat nous prouve que tout est encore possible. Une sacrée bonne leçon pour le lecteur blasé que je suis.

Arrêtons nous d’abord sur ce qui constitue l’atout majeur du récit, le personnage principal, Cyrus Colfer. Son portrait psychologique est profond, ciselé et parsemé de nuances. Tiraillés entre son orgueil de malvoyant, son complexe d’Électre, sa morale ambivalente et sa volonté de faire ses preuves, on tient là un personnage marquant, rendu attachant par ses failles. Tant mieux car il va nous accompagner durant toute notre plongée dans les méandres de San Francisco.

La célèbre ville prend une autre couleur dans le récit, plus sombre, d’un rouge sale, comme celui que les filles de joie étalent sur leur joue après une altercation avec leur proxénète. Le décor idéal pour ce polar au contexte mafieux très fouillé, très documenté sur l’histoire mafieuse de la ville. Des personnages secondaires à la psychologie très bien étudiée complètent le tableau. 

L’autrice n’a pas misé uniquement sur ces personnages où son décor, l’intrigue réserve quelques surprises, comme la manière dont Cyrus s’immisce dans l’enquête. Une maîtrise narrative qui fait oublier la révélation prévisible sur l’identité du tueur tant le reste de l’intrigue recèle son lot de coups de théâtre.

Avec un ton acide et une bonne dose d’humour noir, l’autrice s’est d’ores et déjà taillé la part du lion dans le monde très compétitif du polar. Je n’ai qu’une seule hâte qu’elle en écrive un autre tout aussi jouissif.

Résumé : Qui a assassiné Amy Colfer, proxénète notoire ? Telle est la question qui ne cesse de hanter son fils, Cyrus, depuis une quinzaine d’années. Un nouveau meurtre relance le cold-case. Le jeune homme décide alors de revenir à San Francisco, dans le milieu interlope qui était le sien. Guidé par une soif de vérité et de vengeance, Cyrus Colfer – mi-truand, mi-indic – mène l’enquête de son côté, avec détermination. À un détail près : il est devenu aveugle.

Éditeur ‎Points (10 juin 2021)
Langue ‎Français
Poche ‎528 pages
ISBN-10 ‎2757888080
ISBN-13 ‎978-2757888087

Je suis le feu de Max Monnehay, une âme de cendres


Il y a des formules, des modèles de narration qui ont fait leurs preuves et qui continuent de fonctionner auprès du lectorat, l’un d’entre eux consiste à dresser le portrait d’un personnage meurtri par la vie, l’âme percluse de multiples traumatismes. L’autrice Max Monnehay l’a très bien compris et signe un agréable polar, second volume des enquêtes de Victor Carrene.

Le personnage du psychologue Victor Carrene soutient le récit tout entier. Il est la source à laquelle s’abreuve l’intrigue principale mais aussi toutes les sous-intrigues du récit, il est le baril de poudre qui vient se frotter à l’allumette. Sa caractérisation se devait d’être convaincante. C’est le cas. Ancré dans la tradition des détectives dur à cuire, aimant à ennuis et punching-ball à voyous, ce personnage entraîne le lecteur dans une escapade Rochelaise digne des meilleurs romans noirs.

Son portrait psychologique crédible et soigné tranche avec les personnages secondaires un peu plus caricaturaux. Ainsi son entourage professionnel paraît un peu plus fade et moins agréable à suivre. Cela n’enlève rien au plaisir que l’on prend à le suivre dans son périple à travers La Rochelle surtout grâce au rythme infernal que l’autrice impose à son récit. Les interactions avec sa famille sont beaucoup plus touchantes et pertinentes, à tel point que l’on prend à espérer une présence plus importante du cercle familial dans les prochaines enquêtes de ce psychologue atypique.

Les traditionnels passages consacrés à l’assassin font l’effort de ne pas être redondant et donnent du corps à cette série de crimes odieux. L’autrice est parvenue à décrire un monstre crédible, complexe sans trop s’appesantir non plus sur sa psyché. La traque reste la priorité du récit.

Alors que je voyais le récit se diriger vers une conclusion peu originale, l’autrice est encore parvenue à me surprendre à l’aide de quelques feintes narratives qui achèvent de me convaincre que l’on tient là une plume prometteuse même s’il faudrait creuser le portrait des personnages secondaires.

Résumé : La Rochelle, mois de juillet. Une femme est retrouvée égorgée chez elle face à son fils de dix ans ligoté, qu’un bandeau et un casque audio ont préservé de l’intolérable spectacle. C’est la deuxième en l’espace de quelques semaines et les flics n’ont pas la moindre piste. Le commissaire Baccaro va alors faire appel à Victor Caranne, psychologue carcéral et oreille préférée des criminels multirécidivistes de la prison de l’île de Ré. Mais le tueur est une ombre insaisissable qui va bientôt faire basculer la ville dans la psychose.

Éditeur ‎SEUIL (4 mars 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎400 pages
ISBN-10 ‎2021488136
ISBN-13 ‎978-2021488135

16 de Greg Buchanan, mornes plaines


L’ambiance, l’atmosphère, c’est sûr ces concepts ambitieux mais hasardeux que certains auteurs décident de bâtir leurs œuvres. L’intrigue en elle-même passe au second plan au profit d’un aura mystérieux, promesse d’une évasion sur des terres inconnues. Encore faut-il que la promesse soit tenue.

L’intrigue prometteuse de 16 nous convie dans la ville d’Ilmarsh en Écosse et nous promet de révéler tous les sales petits secrets de la petite ville. Pourtant en refermant l’ouvrage je serais bien incapable de citer un habitant de la bourgade ou une spécificité de celle-ci. L’auteur échoue à créer une véritable atmosphère autour du décor de son intrigue. Cela manque de contexte, d’interactions quotidiennes, de vie en somme.

L’auteur a préféré se concentrer sur les portraits de ces deux enquêteurs, autant le personnage d’Alec s’en sort plutôt bien, malgré un côté passif et naïf assez irritant, autant celui de Cooper, la vétérinaire, est complètement raté. L’auteur a essayé de faire quelque chose avec elle, il souligne un trait de caractère assez original mais qui m’a complètement sortie de l’histoire. Je ne croyais plus en ce que je lisais. Difficile alors de développer de l’empathie pour ce duo qui gémit plus qu’il n’enquête. 

Le gros point noir pour moi vient surtout de la narration. Trop occupé à répandre désespérément les brumes d’Ilmarsh l’auteur oublie de nous intéresser à son intrigue. Ainsi les développements de l’enquête nous sont-ils transmis de manière formelle, comme si l’on lisait un rapport dénué d’emphase mais aussi de toute tension, de tout suspens, alourdie par des flash-back inutiles et une stagnation du récit. La résolution se révèle décevante et retombe dans les travers des pires polars, à l’image d’une intrigue qui jamais ne décolle.

Un premier roman au résumé original qui se veut audacieux dans son traitement de l’intrigue et des personnages mais qui se révèle terne dans son atmosphère, inconsistant dans ses personnages et frustrant dans son intrigue. Dommage.

Résumé : Dans la campagne marécageuse et pittoresque d’Ilmarsh, les apparences sont malheureusement trompeuses…
L’inspecteur Alec Nichols et la vétérinaire Cooper Allen vont le découvrir à leurs dépens. Leur quotidien paisible vole en éclats le jour où ils se rendent sur la scène d’un crime atroce et unique : face à eux, seize cadavres de chevaux. Impossible de cerner le profil de ce tueur si spécial, ses intentions, ou de déterminer qui sera sa prochaine cible.
Les deux enquêteurs vont vite comprendre que le mal sommeille à Ilmarsh : mensonges, incendies, meurtres en série… personne ne sera épargné.
Cette petite ville tranquille survivra-t-elle à la vérité ?

Éditeur ‎Calmann-Lévy (2 mars 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎486 pages
ISBN-10 ‎2702167551
ISBN-13 ‎978-2702167557

Récursion de Blake Crouch, le temps d’un bonheur

Pouvoir revenir en arrière, prendre un chemin différent de celui qui nous a menés à l’impasse, faire d’autres choix que ceux qui se sont révélés insatisfaisants, on en a tous rêvé. Récursion nous montre où tout cela pourrait nous mener.

Les lecteurs fatigués de voir toujours les mêmes thèmes revenir dans la fiction devraient tout de même se pencher sur ce thriller d’anticipation original, qui offre une belle morale en plus d’une intrigue haletante, pleine de rebondissements, qui rappelle par certains aspects, les meilleures œuvres de SF, telle minority report.

Car au-delà d’être un excellent thriller, l’ouvrage nous narre une romance touchante entre deux personnages meurtris. L’un, Barry, a le regard tourné vers son passé brisé tandis que l’autre, la scientifique Helena, peine à apercevoir un rayon de soleil dans son avenir alourdi par le spectre de la maladie. Le destin les réunira dans une bulle de passion qui durera ce qu’elle durera. Trop peu en regard de l’amour que se vouent ces deux êtres fracassés par la vie.

Bien sûr, l’auteur évoque la résilience, la nécessité de surmonter son deuil, notre impuissance devant la cruauté de la vie, il questionne également nos regrets et nos remords mais le récit est aussi une invitation à profiter de chaque moment bienheureux que nous offre la vie, à en tirer le maximum dans le court temps qui nous est imparti. À profiter de l’autre et de ce qu’il nous apporte avant qu’il ne s’évapore.

Car le temps file trop vite pour que l’on s’arrête sur ce que l’on a perdu et la chance d’être heureux, ne serait-ce que pour un moment, risque de nous filer entre les doigts sans même que l’on ne s’en rende compte. Parmi tous les messages délivrés par ce récit passionnant, c’est peut-être le plus important

Résumé : La réalité n’est qu’un souvenir. Barry Sutton, flic désabusé de la police new-yorkaise, enquête sur une vague de suicides engendrée par le Syndrome des Faux Souvenirs, une maladie neurologique inexpliquée dont les victimes se remémorent une vie qu’ils n’ont jamais vécue. Parallèlement, Helena Smith, une neurologue travaillant sur la mémoire, est recrutée par le richissime Marcus Slade pour développer un dispositif permettant d’enregistrer les souvenirs, officiellement pour lutter contre la maladie d’Alzheimer. Mais Slade comprend bientôt que cette invention peut faire bien plus que cela, et ses ambitions font peser sur la réalité elle-même un danger inouï.Seuls Helena et Barry, en joignant leurs forces, ont une chance de l’arrêter…

Éditeur ‎J’AI LU (6 octobre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎320 pages
ISBN-10 ‎2290233153
ISBN-13 ‎978-2290233153

Les serpents de la frontière de James Crumley, un nid de serpents endormis


Le dernier baiser, un autre ouvrage du même auteur m’avait laissé un agréable souvenir de lecture. Au point que je l’ai relu deux fois. J’ai voulu me frotter de nouveau à l’une de ses œuvres, bien mal m’en a pris car je suis resté coincé à la douane cette fois-ci.

Au niveau du style il n’y a rien à dire, la plume est animée par une ironie désabusée qui ne s’assèche jamais, renforcée par un ton irrévérencieux et une vision cynique du rêve américain. Les portraits des différents personnages, à commencer par les deux compères Milo et Sughrue, qui émaillent le récit, sont un régal de non-conformisme et de franc parler. L’ensemble de l’ouvrage est parsemé par une gouaille irrésistible qui en fait tout le sel.

La déconvenue se situe au niveau de l’intrigue. L’auteur met trop de temps à poser ses enjeux, le tout paraît donc très décousue et surtout répétitif. On a l’impression que notre duo d’enquêteurs passe son temps à dénicher un suspect avant de passer à un autre sans que l’intrigue ne progresse. Le tout en ingurgitant le maximum d’alcool et de substances illicites sinon ce n’est pas drôle.

Les cent dernières pages secouent enfin l’inertie dans laquelle s’était enfermé l’intrigue et offre un final digne des meilleurs westerns mais trop tard pour que mon intérêt s’en trouve piqué. Je ne savais plus qui était qui ni quel était son intérêt dans ce nid de serpents qui a passé la moitié du récit à roupiller.

Je laisserai une seconde chance à cet auteur de m’enivrer avec une autre de ces histoires, en espérant cette fois-ci que l’élixir ne soit pas à charge lente.

Résumé : Cela fait des années que Milo a arrêté de boire, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça ne lui a pas réussi. Dépos- sédé de son héritage par un escroc, il finit par débusquer son vieux pote Sughrue au fin fond du Texas. Le plan est simple : à eux deux, ils vont mettre à profit leur expérience d’enquêteurs peu conventionnels pour retrouver l’escroc et rendre une justice exemplaire. Accessoirement, Milo entend “arrêter d’arrêter” les substances déconseillées pour la santé. Mais Sughrue a lui aussi quelque chose à demander. Toujours incontrôlable, il s’est mis à dos une bande sacrément dange- reuse, les “serpents de la frontière”. Des serpents connus pour ne pas faire de quartier. Sauf que Sughrue n’a pas le sens de la mesure, et puisque Milo est là…

Éditeur ‎GALLMEISTER; Illustrated édition (4 novembre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎432 pages
ISBN-10 ‎2351781376
ISBN-13 ‎978-2351781371

Bobby Mars forever d’Alan Parks, Hard 70’s

Si 2022 et sa morosité ambiante vous pèsent déjà, Alan Parks et les éditions rivages ont pensé à vous. La saga de l’inspecteur McCoy invoque une décennie où le rock vit ses plus belles heures, où l’on se noie dans l’alcool, où l’on s’élève dans des paradis artificiels aussi facilement que l’on s’y brûle. Bienvenue à Glasgow durant le caniculaire été 73.

Ce troisième volume étoffe encore plus l’aspect social de la saga. Misère sociale, alcoolisme, maltraitance parentale, trafic de drogue et agressions physiques sont le quotidien de l’inspecteur McCoy, dont les traumas, vecteurs de l’intrigue du tome précédent, sont mis en retrait ici au profit du portrait d’une ville de Glasgow toujours aussi dangereuse et impitoyable. Un personnage à part entière que cette ville d’Écosse, théâtre sordide d’une tragédie humaine aux multiples facettes.

En plus de ce portrait saisissant d’une ville dans les années 70, l’auteur laisse la part belle aux personnages secondaires, quitte à laisser de côté ce brave Wattie, le compère de McCoy. L’occasion de se frotter à la gouaille d’Iris, mère maquerelle qui ne s’en laisse pas compter, ou Cooper, le caïd, ami d’enfance de McCoy, constamment sur la corde raide, ou encore l’étoile montante Bobby Mars, prodige musical qui se laisse brûler les ailes.

Moins prévisible que dans le tome précédent, l’intrigue superpose les enquêtes et se révèle plus plaisante, plus rythmée même si elle ne représente pas l’atout majeur du récit. La faute à des pistes un peu trop faciles à dénicher, une conclusion sans grande originalité et un manque de contexte pour certaines parties de l’intrigue, notamment concernant la guerre civile irlandaise. 

Quiconque aime les récits urbains où la justice s’efface devant la loi de la rue se passionneront pour ce polar d’un réalisme saisissant. 

Résumé : Nous sommes toujours à Glasgow en 1973. En ce mois de juillet, Bobby March, héros local qui a réussi dans la musique, est retrouvé mort d’une overdose dans une chambre d’hôtel. Parallèlement, la jeune Alice Kelly, adolescente solitaire, a disparu. Autre disparition inquiétante, celle de la nièce du chef de McCoy qui avait de mauvaises fréquentations. McCoy est chargé d’enquêter. Toujours aussi dangereuse, la ville de Glasgow n’a rien perdu de sa noirceur…

Éditeur ‎Editions Payot & Rivages (9 février 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎416 pages
ISBN-10 ‎274365502X
ISBN-13 ‎978-2743655020

Tepuy de François Baranger, le monde perdu

Un environnement mystérieux, une expédition de la dernière chance et un secret enfoui depuis des millénaires, tel sont les ingrédients de ce thriller fantastique qui rend hommage au récit d’aventures d’antan tout en incorporant des éléments de narration moderne.

Pour peu que vous aimiez les reportages qui partent à la découverte de parties du monde méconnues et source de fantasme alors la première partie du récit vous semblera convaincante. Forêt épaisse, bruits étranges et danger permanent plonge le lecteur dans un récit haletant.

Il ne faut pas s’attendre à être bluffé par le style ou la caractérisation des personnages, le but n’est pas là. Des personnages dont l’écriture est aussi peu subtile que les références appuyées auxquels l’auteur se réfère mais peu importe le souffle épique de l’aventure se fait ressentir. 

Une première partie entraînante qui se retrouve malheureusement entachée par la seconde partie, au rythme tout autant endiablée, mais dépourvue de l’aura de mystère qui faisait la force du récit.

L’auteur s’empare de thèmes modernes tel que le capitalisme fou, le culte du corps et la crainte des micro-organismes, délaissant le côté exploration pour aborder le genre du thriller fantastique mais avec un aspect forcé qui fait ressortir les défauts de l’ouvrage déjà perceptible dans les pages précédentes. Ainsi facilitée scénaristique et caractérisation grossière des personnages apparaissent au grand jour dans cette dernière partie jusqu’à une conclusion en demi-teinte qui ne s’éloigne pas des codes du genre.

Oscillant entre le roman d’aventures, dont il se revendique clairement et le thriller fantastique, Tepuy propose un récit convaincant aux thèmes modernes mais qui a du mal à convaincre passé une phase d’exploration plaisante.

Résumé : Au cœur de la jungle vénézuélienne, une jeune femme, Ruz, se réveille encore attachée à un parachute. Seule, blessée et amnésique, elle est obligée de faire confiance à la voix grésillante de Chris échappée d’un talkie-walkie, son fil d’Ariane pour comprendre qui elle est venue chercher dans ces terres hostiles. Ne pouvant compter que sur ses propres ressources et ses réflexes de survie, Ruz va découvrir les secrets oubliés que recèlent les tepuys, et être confrontée au cynisme criminel de grandes industries prêtes à tout pour s’approprier de fantastiques découvertes.

Éditeur ‎Pocket (7 octobre 2021)
Langue ‎Français
Poche ‎544 pages
ISBN-10 ‎2266318179
ISBN-13 ‎978-2266318174

L’hypnotiseur de Lars Kepler, un cahier des charges mal remplie

Lorsqu’un couple d’écrivains suédois décide de s’essayer au polar cela devrait donner un ouvrage détonnant, original et incisif. Hors avec l’hypnotiseur, le premier volume de la saga de l’inspecteur Linna, il n’en est rien.

Passé les premiers chapitres qui exposent l’intrigue et les personnages, je me suis heurté à mes premières interrogations concernant ce livre. L’un des personnages, Simone de son prénom, va être victime de misogynie puis d’une agression sexuelle.

Mais où est le problème me direz-vous? En soi décrire des maux si actuels auxquels les femmes doivent faire face ne me pose aucun problème, encore faut-il en faire quelque chose, développer un propos ou une critique. Là il n’en est rien, ces passages sont là pour aguicher le lecteur sensible à la cause féministe, comme pour montrer que les auteurs y attachaient de l’importance avant de vite passé à autre chose. J’avais à peine atteint la centième page que je savais déjà que j’allais avoir un problème avec cet ouvrage.

La suite n’a fait que confirmer mes craintes. Plus j’avançais dans le récit plus je voyais les cases que c’étaient efforcés de coucher le duo d’auteur. Il fallait que le cahier des charges du bon petit polar soit bien remplie comme il faut sans dépasser surtout. Ainsi les personnages monocordes seront décrits sous la même émotion histoire de ne pas trop varier la palette. Ainsi on va bien forcer le trait sur certain aspect de leur personnalité, à l’image de ce pauvre hypnotiseur dépressif qui avale assez de cachets pour voir son sang remplacer par des produits chimiques. Comme si la dépression se résumait à devenir un laboratoire chimique ambulant.

L’intrigue accomplira le double exploit d’être poussive et incohérente. On empile les retournements de situation, les fausses pistes qui n’en sont peut-être pas, les développements inutiles (tout le passage sur les pokémons est affligeant !!) Avant d’enterrer tout suspens avec un flashback d’une longueur insoutenable. Le final a le culot de se conclure comme la majorité des polars américains musclés. Et après on ose vous parler d’atmosphère.

Une fois toutes les cases du cahier bien cochés comme l’attend le fameux grand public pour qui il serait dommage de faire un effort, on referme le livre avec un profond sentiment de gâchis et de temps perdus. L’ouvrage concentre tout ce qui ne va pas dans le polar grand public, une récupération cynique de thème de société sans débat de fond, des personnages passables ou haïssables et une intrigue qui ne fait rien à force d’en vouloir faire trop.

Résumé : Dans une maison de la banlieue de Stockholm, une famille est sauvagement assassinée. Seul un garçon échappe au massacre, mais il navigue entre la vie et la mort, inconscient. L’inspecteur Joona Linna décide alors de recourir à un hypnotiseur pour pénétrer le subconscient du garçon et tenter de revoir le carnage à travers ses yeux…

Éditeur ‎Actes Sud (29 mars 2013)
Langue ‎Français
Poche ‎640 pages
ISBN-10 ‎2330014406
ISBN-13 ‎978-2330014407

Après la guerre d’Hervé Le corre, Bordeaux dans tout ses états

Bien plus qu’un récit sur l’après-guerre, ce roman noir est aussi un pamphlet sur la guerre et sur les âmes qui s’y trouvent mêlées. À travers le portrait de trois personnages, l’auteur évoque trois parcours et trois manières de vivre durant la guerre, y participer, en profiter ou en être victime.

Commençons par le parcours de Daniel, celui qui m’a le plus posé problème. Non pas que la qualité ne soit pas présente mais je ne m’attendais pas à ce que la guerre d’Algérie soit aussi présente dans le récit. J’ai eu du mal à m’intéresser à l’enfer vécu par ce jeune homme, si jeune mais déjà si vieux mentalement. Il m’a fallu saisir le propos de l’auteur sur la guerre pour finalement appréhender cette partie du récit.

Ensuite il y a André, le survivant, celui qui a tout perdu et qui revient la rage au ventre, hanté par les souvenirs d’un autre enfer. L’auteur soigne le portrait de ce personnage complexe tout en nuances, un fantôme déshumanisé qui ne retrouve qu’une pâle lueur de clémence que trop tard pour lui-même.

Enfin vient le portrait le plus consistant. L’un des personnages les plus sombres, les plus abjects qu’il m’a été donné de lire. Une âme souillée par sa haine instinctive de son prochain, sa jalousie médiocre et sa rage meurtrière, j’ai nommé le commissaire Darlac. Un personnage qui, sous une plume moins travaillée et minutieuse, aurait pu être simplement détestable mais dont l’aura nauséabonde suinte des pages de l’ouvrage et constitue le pilier du récit. Un bloc de noirceur ciselé que l’on ne peut haïr tellement il est stupéfiant de cruauté.

Ces trois portraits sans concessions se trouvent encadrés par une description lugubre et souillée de la ville de Bordeaux, qui ressemble plus à un égout à ciel ouvert qu’à une capitale régionale. Un sombre écrin pour un récit qui ne l’est pas moins.

Résumé :

Bordeaux dans les années cinquante. Une ville qui porte encore les stigmates de la Seconde Guerre mondiale et où rôde l’inquiétante silhouette du commissaire Darlac, un flic pourri qui a fait son beurre pendant l’Occupation et n’a pas hésité à collaborer avec les nazis. Pourtant, déjà, un nouveau conflit qui ne dit pas son nom a commencé : de jeunes appelés partent pour l’Algérie.

Daniel sait que c’est le sort qui l’attend. Il a perdu ses parents dans les camps et est devenu apprenti mécanicien. Un jour, un inconnu vient faire réparer sa moto au garage où il travaille. L’homme ne se trouve pas à Bordeaux par hasard. Sa présence va déclencher une onde de choc mortelle dans toute la ville. Pendant ce temps, d’autres crimes sont commis en Algérie…

Éditeur ‎Editions Payot & Rivages (12 mars 2014)
Langue ‎Français
Broché ‎523 pages
ISBN-10 ‎2743627263
ISBN-13 ‎978-2743627263

Les exfiltrés de Berlin d’Harald Gilbers, L’horreur ne disparaît jamais, elle change juste de nom.

La précédente enquête de l’inflexible commissaire Oppenheimer m’avait séduite par son réalisme historique mais déçu par son intrigue prévisible au possible. Il est rare qu’une saga policière se bonifie avec le temps mais cela semble être le cas ici avec un nouveau récit moins attendu.

Autant être clair d’entrée de jeu, les twists renversant ne seront jamais l’apanage de l’auteur. Ce dernier préfère tisser une atmosphère oppressante, une ambiance paranoïaque dans une ville de Berlin qui a du mal à se remettre de la Seconde Guerre mondiale.

À défaut d’une enquête qui enchaîne les révélations, le récit propose une intrigue solide, rythmée avec une dose d’espionnage et de politique anxiogène qui laisse se profiler la guerre froide. Il n’y a guère qu’une décision invraisemblable prise par les personnages vers la fin qui m’a fait lever les yeux au ciel.

Mais, encore une fois, c’est surtout par sa retranscription du quotidien du peuple berlinois que l’ouvrage fait merveille. L’auteur nous fait partager la misère, l’amertume et la fierté d’un peuple qui n’a pas encore pu tourner la page de sa sombre histoire. Le quotidien des Berlinois nous est conté avec un réalisme clinique, les privations, le désarroi mais aussi la peur de ne pas voir le bout de ce sombre tunnel. Le tout par le regard acéré du commissaire Oppenheimer qui nage constamment en eaux troubles, témoin privilégié du théâtre sanglant qu’est devenu sa ville.

Harald Gilbers signe une honnête saga policière, habitée par un souci du réalisme historique et des personnages ambigus crédibles. La période complexe de l’après-guerre est une mine d’histoires idéales pour de sombres récits policiers.

Résumé : Berlin, 1947. Dans une capitale allemande divisée et affamée, le commissaire Oppenheimer est appelé sur le lieu d’un crime banal : un cambrioleur tué par le locataire de l’appartement dans lequel il est entré par effraction. Un cas d’autodéfense classique ? Oppenheimer en doute et découvre des zones troubles. Pendant ce temps, son collègue Billhardt disparaît en pleine enquête sur la mort d’un pickpocket retrouvé avec d’étranges documents sur lui. Oppenheimer comprend que les deux crimes sont liés et se retrouve bientôt confronté à un réseau secret d’exfiltration d’anciens nazis vers l’Argentine. Encerclé par les traîtres jusque dans les rangs de la police, il aura fort à faire pour ne pas sombrer.

Éditeur ‎Calmann-Lévy (26 mai 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎448 pages
ISBN-10 ‎2702182321
ISBN-13 ‎978-2702182321