Un bon indien est un indien mort de Stephen Graham Jones

La chasse infernale

Après avoir énormément apprécié Galeux, j’étais impatient de découvrir ce que Stephen Graham Jones pouvait offrir avec son nouveau roman. Ce nouvel ouvrage offre un style différent au service d’un récit qui nous entraîne dans les tréfonds de l’angoisse.

L’auteur inscrit son récit dans la mouvance du réalisme fantastique, un style qui erre à la frontière des genres. Sauf qu’il s’agit plutôt là d’un réalisme horrifique, certaines scènes marquent à jamais l’imagination du lecteur de par leur puissance évocatrice. Le récit baigne dans une atmosphère de folie et de terreur qui ne fait que s’accentuer dans un rythme lancinant.

L’auteur joue habilement sur les mots pour créer l’angoisse, le fantastique reste à la lisière des paragraphes, en retrait pour mieux laisser planer son ombre funeste sur tout le récit. L’horreur surgit petit à petit, du coin de l’œil d’abord avant d’envahir toute la rétine ne laissant plus aucune échappatoire.

En ce qui concerne les personnages, l’auteur brosse un beau portrait de looser magnifiques, dans un décor de caravanes rouillées et de décharge automobile, décor d’un cauchemar américain qui n’a jamais pris fin. Des hommes perdus, à tous les niveaux, qui entassent les regrets et les remords comme les canettes de bière. Des hommes déracinés, dont il ne reste que quelques vestiges épars des traditions qui animaient leurs tribus autrefois. Des âmes en perdition qui voient la dernière chose de stable dans leur vie, leur esprit, flancher de manière irrémédiable.

Une lecture qui happe le lecteur dans un engrenage démentiel, jouant sur les sensations et l’imagination du lecteur pour délivrer son message impitoyable.

Résumé : Quatre amis d’enfance ayant grandi dans la même réserve amérindienne du Montana sont hantés par les visions d’un fantôme, celui d’un élan femelle dont ils ont massacré le troupeau lors d’une partie de chasse illégale dix ans auparavant.

Éditeur ‎Rivages (21 septembre 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎352 pages
ISBN-10 ‎2743656212
ISBN-13 ‎978-2743656218

Betty de Tiffany McDaniel

La complainte des étoiles

Une famille mixte dans une Amérique rurale, une petite fille qui rêve le monde bercé par les légendes que lui invente son père. Un récit porté par une tendre brise qui peut soudainement se transformer en tempête dévastatrice.

L’amour qui unit Betty à son père s’impose comme les piliers narratifs du récit. Chaques fois que Betty se trouvera confrontée à la bêtise ou la méchanceté, son père saura rallumer la flamme dans ses yeux.

Aussi beau soit-il dans la description de cet amour filial, le récit souffre d’une stagnation narrative qui alourdit le récit et ternit le plaisir que l’on prend à suivre Betty. Certains membres de la famille de Betty ne sont guère attachants et trop présents tout au long du récit. Sans parler d’un mystère secondaire qui est étiré tout au long du récit mais dont on devine vite la résolution.

Le dernier tiers du récit m’a réconciliée avec ma lecture. Les événements n’épargnent pas la famille Carpenter. La plume de l’autrice ne nous épargne rien des malheurs de la famille sans pour autant verser dans le mélo.

On referme le livre le cœur lourd face au destin des Carpenter mais les yeux émerveillés par la candeur féerique et la ténacité de Betty.

Résumé : Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne. » La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, sixième de huit enfants. Parce que sa mère est blanche et son père cherokee, sa famille vit en marge de la société. Avec ses frères et soeurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père, au coeur des paysages paisibles de l’Ohio. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty découvrira le pouvoir réparateur des mots

Éditeur ‎GALLMEISTER (3 mars 2022)
Langue ‎Français
Poche ‎704 pages
ISBN-10 ‎2351788389
ISBN-13 ‎978-2351788387

La lune de l’âpre neige de Waubgeshig Rice

Que tout le monde reste calme

Ce roman est à la croisée des genres, post apo de par son postulat de départ, il prend rapidement des airs de thriller avec une touche de spiritualité.

Le récit s’avère très convaincant dans la description du quotidien de cette réserve indienne canadienne retirée du monde moderne. Une bourgade paisible où Evan tente de maintenir les traditions ancestrales de son peuple jusqu’à ce qu’ils perdent tout contact avec l’extérieur.

L’atmosphère du roman s’alourdit alors de manière progressive, donnant au récit des allures de huis clos en pleine nature. La tension s’installe tel un manteau de neige, couvrant les âmes et le cœur des habitants de ce bout du monde.

En sous-texte, l’auteur évoque certaines légendes indiennes. Questionnant ainsi notre humanité et les épreuves auxquelles elle se trouve confrontée en cas de privation. On frôle alors l’orée du fantastique, cela ne m’aurait pas dérangé que l’auteur aille encore plus loin et pénètre complètement dans cette forêt obscure mais je comprends aussi l’intention de rester rationnel dans un roman où tout perd son sens.

Un premier roman convaincant, empreint d’une atmosphère de fin du monde douce-amère où les peurs primaires des hommes prennent le pas sur la raison.

Résumé :

 une communauté indienne au bout des terres habitées découvre
que la civilisation s’est effondrée.

Au nord du Canada, dans une petite réserve indienne anichinabée, on chasse et on stocke des vivres à l’approche de l’hiver. Lorsqu’une panne d’électricité générale survient, peu s’en émeuvent.
Mais, au fil du temps, l’absence de moyens de communication avec l’extérieur et la diminution des stocks de nourriture font monter la tension. L’inquiétude s’installe. Le conseil de la tribu tente de gérer la situation. Des clans se forment.
Puis des étrangers viennent chercher refuge dans la réserve : le monde semble avoir sombré dans le chaos. Les mois passent, les conditions climatiques se durcissent, les premiers décès adviennent. L’affolement gagne du terrain. Les habitants comprennent que la plus grande menace ne vient pas du dehors mais de la communauté elle-même. Guidés dans le chaos par un leader improbable nommé Evan Whitesky, ils s’efforcent de rétablir l’ordre. Tous les savoirs ancestraux n’y pourront rien : quand un monde s’effondre, un autre renaît.

ASIN ‎B09XTT85FL
Éditeur ‎Les Arènes (1 septembre 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎290 pages
ISBN-13 ‎979-1037505972

American war d’Omar El Akkad

Miss American rage

Une Amérique divisée, une guerre qui ne laisse aucun répit aux civils, deux conceptions du monde qui s’affrontent sur fond de fin de règne, un univers dystopique trop semblable au nôtre. Autant de matière qui aurait dû donner une lecture réjouissante, est-ce vraiment le cas ?

L’auteur bâtit son univers patiemment, pages après pages, livrant moult détails et descriptions sur ces États-Unis fracturés dont les enfants sont fauchés par un tir de missile lancé par un drone. Lentement c’est un pays ravagé qui prend forme sous nos yeux.

Narré sous forme de journal intime, qui use des effets de prolepse, créant ainsi une attente de la part du lecteur. Le monde impitoyable dans lequel évolue la petite Sarah se révèle consistant. On foule la terre aride du Mississippi avec Sarah et sa famille, on partage leur détresse et leur désespoir. Cette narration immersive est une réussite totale et représente l’atout majeur de l’ouvrage.

Les chapitres nous montrant l’intrépide Sarah grandir dans le camp de réfugiés de Patience sont les meilleurs passages du livre. Sarah ne sera jamais aussi attachante que lorsqu’elle déambule entre les ruelles créées par les tentes de réfugiés et qu’elle tente d’apprivoiser un monde hostile. Par la suite cela se gâte.

Car à trop vouloir conter la naissance d’une guerrière, l’auteur oublie d’accorder une certaine profondeur à son récit. Montrer le quotidien d’un soldat dévoué à sa cause c’est bien, expliquer la création d’une chaîne de haine irrépressible c’est une volonté honnête mais cela ne suffit pas à porter le récit sur 500 pages. 

Il manque à l’ouvrage une réflexion sur la mentalité sudiste dont découle un tel fanatisme et une si grande fierté. En l’état, American war est une fresque guerrière convaincante mais qui manque de profondeur pour être vraiment marquante. 

Résumé : États-Unis, 2074. Une nouvelle guerre de Sécession éclate entre le Nord et le Sud, sur fond de contrôle des énergies fossiles. Lorsque son père est tué, la jeune Sarat Chestnut et sa famille n’ont d’autre choix que de fuir dans un camp de réfugiés en zone neutre.Entre les privations, les désillusions et les rencontres hasardeuses, la fillette influençable va, au fil des ans, se transformer en une héroïne implacable appelée à jouer un rôle déterminant dans le nouvel ordre mondial.

Éditeur ‎J’AI LU (6 octobre 2021)
Langue ‎Français
Poche ‎512 pages
ISBN-10 ‎2290233021
ISBN-13 ‎978-2290233023

Le carré des indigents de Hugues Pagan

Un flic dans la ville

Voilà le genre de polar que j’aimerais lire plus souvent. Un personnage charismatique, une plume qui rend hommage aux grandes heures du polar et une ambiance digne des meilleurs films noirs.

Écartons d’emblée les attentes par rapport à l’enquête. Celle-ci est rondement menée, détaillée et intéressante mais ne recèle aucune réelle surprise. le cœur du roman est ailleurs

Et ce cœur s’appelle Schneider. Ce flic taciturne et intransigeant hante le roman de son regard pénétrant et de ses phrases lapidaires. Habité par sa mission de justice, il ne laisse personne se mettre en travers de son chemin, ni les criminels ni ses supérieurs. Une immense réussite.

Au-delà d’une simple enquête, le récit est surtout celui d’une équipe d’enquêteurs. L’auteur nous plonge dans leur quotidien de flics des années 70, les personnages secondaires sont tout aussi charismatiques que Schneider. Une tranche de vie d’une époque révolue.

Enfin la plume d’Hugues Pagan a trempé dans l’encrier le plus noir afin de retranscrire le plus fidèlement possible les années 70, son argot et la mentalité des protagonistes. Le tout avec une classe folle et un sens du dialogue savoureux.

Un polar que tous les amoureux de vieux films noirs devraient apprécier.

Résumé : Novembre 1973. L’inspecteur principal Claude Schneider revient dans la ville de sa jeunesse après un passage par l’armée et la guerre d’Algérie dont il ne s’est pas remis. Il aurait pu rester à Paris et y faire carrière, mais il a préféré revenir « chez lui ». Nommé patron du Groupe criminel, il ne tarde pas à être confronté à une douloureuse affaire : Betty, la fille d’un modeste cheminot, n’est pas rentrée alors que la nuit est tombée depuis longtemps. Son père est convaincu qu’elle est morte. Schneider aussi. Schneider est flic, et pourtant, il n’arrive toujours pas à accepter la mort. Surtout celle d’une adolescente de quinze ans au petit visage de chaton ébouriffé. Faire la lumière sur cette affaire ne l’empêchera pas de demeurer au pays des ombres.

Éditeur ‎Rivages (5 janvier 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎448 pages
ISBN-10 ‎2743654937

L’inventeur de Miguel Bonnefoy

Rêve solaire et sombre destin.

Pour son nouveau roman, Miguel Bonnefoy s’est penché sur le triste destin d’Augustin Mouchot. Un scientifique qui a réellement existé et dont le projet d’énergie solaire aurait pu donner un autre visage à la France.

D’une plume espiègle et dynamique l’auteur dresse le portrait d’un homme qui ne sait faire que les mauvais choix. Un homme à l’esprit brillant mais à la posture gauche, la tête pleine de rêve mais qui se prend les pieds dans le tapis. Impossible de ne pas s’attacher à ce Candide, témoin d’une époque où la science était synonyme de merveilleux et d’espoir.

Le récit prend les allures d’un conte tragi-comique où le sort s’acharne sur ce pauvre Auguste. Rien ne lui sera épargné, ni la maladie, qui plane sur lui depuis sa naissance tel un vautour, ni la déchéance sociale, ni la cruauté humaine.

On suit le destin de ce brave Auguste, pavé de mésaventures et de déconvenues, avec un regard compatissant mais toujours avec un demi-sourire aux lèvres dû à la verve déployée par l’auteur.

Une plume qui fait tout le charme de ce roman qui met en lumière une figure méconnue de l’histoire scientifique française. Un destin qui aurait pu être tout autre si les hommes étaient capables d’anticiper un peu plus le futur.

Résumé : Voici l’extraordinaire destin d’Augustin Mouchot, fils de serrurier, professeur de mathématiques, qui, au milieu du XIXe siècle, découvre l’énergie solaire.
La machine qu’il construit, surnommée Octave, finit par séduire Napoléon III. Présentée plus tard à l’Exposition universelle de Paris en 1878, elle parviendra pour la première fois, entre autres prodiges, à fabriquer un bloc de glace par la seule force du soleil.
Mais l’avènement de l’ère du charbon ruine le projet de Mouchot que l’on juge trop coûteux. Dans un ultime élan, il tentera de faire revivre le feu de son invention en faisant « fleurir le désert » sous le soleil d’Algérie.

Éditeur ‎Rivages (17 août 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎208 pages
ISBN-10 ‎2743657030
ISBN-13 ‎978-2743657031

Sur l’autre rive d’Emmanuel Grand

Sur le banc de touche

Ce polar propose bien plus qu’une simple enquête criminelle, il nous plonge dans la psyché de personnages torturés et nous invite à la découverte d’une ville et de ses zones d’ombres, Saint Nazaire.

L’intrigue est narrée d’une plume simple, minutieuse parfois très proche d’un reportage mais cette absence de romanesque permet à l’auteur de brosser une galerie de personnages à la psychologie complexe et nuancée.

Le récit reste passionnant malgré la direction empruntée par l’auteur. Deux flashback tranchent la dynamique de l’enquête pour nous révéler l’ensemble des faits ayant conduit à la mort de Franck. Un choix déroutant qui s’explique par la volonté de l’auteur de détailler la psychologie de ses personnages au mieux.

Au niveau des regrets j’aurais apprécié que les relations envers Julia et sa famille, les raisons de son départ des années plus tôt soient plus étayés et mis en scène mais cela n’enlève rien à la qualité de ce polar.

À l’aide de son style minutieux, Emmanuel Grand brosse le portrait de personnages en souffrance ainsi que d’une ville qui a dû mettre à quai ses rêves de grandeur.

Résumé : Saint-Nazaire, ses chantiers navals, une forêt de silos et de grues, les marais et l’océan à perte de vue, un pont entre deux rives. Pour Franck Rivière, 21 ans, jeune espoir du football local, des rêves plein la tête, c’est aussi la fin du voyage : une chute de 68 mètres et son corps glacé repêché au petit matin. 

Tandis que le capitaine Marc Ferré doute de ce suicide, Julia, la soeur de Franck, brillante avocate « montée » à Paris, se heurte aux vérités d’une ville qui cache mal sa misère, ses magouilles et son pouvoir secret : que le bizness paie peut-être plus que le ballon rond, que Saint-Nazaire ne l’a jamais quittée, et qu’on n’enterre pas aussi facilement un amour d’adolescence.

Éditeur ‎Albin Michel (31 mars 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎528 pages
ISBN-10 ‎2226459103
ISBN-13 ‎978-2226459107

La nuit tombée sur nos âmes de Frédéric Paulin

L’abysse capitaliste.

Un récit choc sur un évènement ignoble, le G8 et les manifestations qu’il a entraîné. Lors de cette table ronde des puissants, l’Italie s’est enfoncé dans un abysse de violence sans fond.

Le G8 est un puits de gravité qui attire à lui tout un tas de personnes avec des désirs contradictoires mais qui partage un thème en commun, le pouvoir. Il y a Carli, le fasciste qui exulte de pouvoir exercer son autorité, Lamar qui espère propulser sa carrière politique, et Nathalie et Wag, qui espèrent juste que le pouvoir change de main.

Le style est clair, concis à la manière d’un reportage de guerre. Un rapide portrait des personnages plante le décor puis les pages s’enfilent comme le compte à rebours d’un explosif.

Et lorsque la détonation retentit le récit s’imprègne d’une tension qui ne le quittera plus. La suite du roman se lit d’une traite. La déflagration qui s’empare du lecteur s’accompagne d’un état de sidération à la lecture des faits qui se sont déroulés dans l’école Diaz et la caserne de Bolzenato.

Les faits rapportés par l’auteur sont tellement révoltants et effarants qu’il est difficile de croire qu’ils aient pu être aussi facilement occultés. J’aurais aimé que l’auteur présente une bibliographie afin de pouvoir prolonger la plongée dans cet abysse de noirceur.

Un roman qui laisse un arrière-goût dans la bouche et qui rappelle que dans la vraie vie rare sont les fois où les coupables payent pour leur crime.

Résumé : Les chefs d’État des huit pays les plus riches de la planète se retrouvent lors du G8. Face à eux, en marge du sommet, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial qui doit se dessiner à l’abri des grilles de la zone rouge. Parmi les contestataires, Wag et Nathalie sont venus de France grossir les rangs du mouvement altermondialiste. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression policière qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée en coulisses par les manipulations du pouvoir italien. Et de certains responsables français qui jouent aux apprentis-sorciers.
Entre les journalistes encombrants, les manœuvres de deux agents de la DST, et leurs propres tiraillements, Wag et Nathalie vont se perdre dans un maelstrom de violence. Il y aura des affrontements, des tabassages, des actes de torture, des trahisons et tant de vies brisées qui ne marqueront jamais l’Histoire. Qui se souvient de l’école Diaz ? Qui se souvient de la caserne de Bolzaneto ? Qui se souvient encore de Carlo Giuliani ?

Éditeur ‎Agullo (9 septembre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎288 pages
ISBN-10 ‎2382460032
ISBN-13 ‎978-2382460030

Cadavre exquis de Agustina Bazterrica

Bien saignant le steak s’il vous plaît

Dans un monde où la notion même d’être humain est remise en cause comment conserver une part d’humanité ? Comment ne pas s’avilir et devenir un robot à visage humain ? Comment garder foi en l’avenir ? Le roman d’ Agustina Bazterrica apporte une certaine forme de réponse mais pas forcément celle que l’on attendait.

Lorsque le récit commence, le narrateur, Marcos est un chêne malade. Ses racines se meurent lentement dans une institution pour personnes dépendantes, ses jeunes branches sont mortes et son écorce se dépérit morceaux après morceaux sous les coups d’une vie d’automate au service d’une société qui a érigé la cruauté en institution.

La plume de l’autrice est telle une lame de couteau, froide et métallique. Ses mots d’un ton glacial et clinique tranchent notre imaginaire de lecteur, y laissant des plaies béantes où macère l’horreur banale d’un monde sans âme ni conscience.

Le regard exsangue de Marcos nous invite dans un banquet des horreurs pour tenter de comprendre comment une société s’est livrée d’elle-même à un système digne de 1984. Une galerie des horreurs qui sculpte en contrejour le portrait d’un homme tellement meurtri qu’il ne se voit même plus saigner.

Mais tout arbre peut guérir et, suite à une arrivée inattendue, Marcos va retrouver la force de désiré, d’aimer, d’espérer, de se rebeller face à une société qu’il vomit de tout son être. C’est là tout l’intérêt du roman, sans jamais se départir de ce détachement clinique, on assiste à la renaissance d’un homme. Un retour à la vie dans un monde de carcasses sur deux jambes.

Puis survient la fin, un dénouement brutal qui rappelle que l’on a beau ignorer les coups de couteau que l’on nous inflige, ceux-ci laissent toujours une blessure profonde au creux de l’âme, qui ne peut pas toujours se cicatriser.

Résumé : Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation.Ce roman est l’histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de « première génération ». Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain. Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d’une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

Quatrième de couverture
Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation.Ce roman est l’histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de « première génération ». Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain. Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d’une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

Biographie de l’auteur
Agustina Bazterrica est née à Buenos Aires en 1974. Cadavre exquis, son premier roman, a remporté le prestigieux prix Clarín en 2017.

Éditeur ‎FLAMMARION (21 août 2019)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎2081478390
ISBN-13 ‎978-2081478398

Un tesson d’éternité de Valérie Tong Cuong

Dans des flots insondables, elle se noie

Que se passe-t-il lorsque le petit îlot de bonheur familial que l’on a patiemment construit prend soudainement l’eau de toute part ? Comment réagir lorsque les eaux sombres s’infiltrent dans notre petite vie tranquille alors même que nos vieux démons remontent à la surface ?

C’est exactement ce qui arrive à Anna, mère de famille aisée dans un petit village dont le fils se retrouve subitement sur le banc des accusés. Son univers de bourgeoise propre sur elle se craquelle soudainement et alors qu’elle doit faire face à la machine judiciaire et au jugement populaire, de terribles souvenirs d’enfance se rappellent à elle et menacent de l’engloutir définitivement.

Le récit est un tumulte de pensée, une frénésie d’émotions contradictoires qui se télescopent, se chevauchent, s’entrecroisent sans jamais nuire à la limpidité de la narration. Ce fait d’armes est à mettre au crédit de l’auteur et de son style qui retranscrivent à merveille la crise que traverse cette famille. On suit Anna dans sa lente mais inexorable plongée en eaux troubles tout en passant aux autres protagonistes d’une phrase lapidaire. L’ouvrage est un précis du torrent émotionnel qui s’empare de tout un chacun en situation de crise.

Le portrait d’Anna forme donc la clé de voûte du récit. Son point fort mais aussi son point faible. Les autres personnages souffrent de la finesse psychologique du personnage. Hugues, le père, demeure un arriviste cupide et machiste tandis que Léo, le fils, ne se dépare pas d’une bulle d’ambiguïté qui empêche de l’apprécier complètement. Le récit aurait pu être une saga familiale plus consistante mais on ne peut en vouloir à l’autrice de s’être attaché au portrait d’Anna, tant celui-ci est réussi.

Un tesson d’éternité est l’occasion d’assister au naufrage d’une femme, dont les SOS n’ont pas été entendus et qui ne parvient plus à retenir la lame de fond qui finit par l’emporter.

Résumé : Anna Gauthier mène une existence à l’abri des tourments entre sa pharmacie, sa villa surplombant la mer et sa famille soudée.
Dans un climat social inflammable, un incident survient et son fils Léo, lycéen sans histoire, se retrouve aux prises avec la justice. Anna assiste impuissante à l’écroulement de son monde, bâti brique après brique, après avoir mesuré chacun de ses actes pour en garder le contrôle.
Qu’advient-il lorsqu’un grain de sable vient enrayer la machine et fait voler en éclats les apparences le temps d’un été ?

Éditeur ‎JC Lattès (18 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎272 pages
ISBN-10 ‎2709668645
ISBN-13 ‎978-2709668644