Querelle de Kevin Lambert

Tabernacle, ça envoie du bois

Une scierie en grève, des ouvriers déterminés, un patron au mépris de classe caractérisé, rien que de très banal de nos jours me direz-vous. Et pourtant, à partir de ce postulat de base, l’auteur Kevin Lambert tisse un récit dont les scènes vont se graver dans la rétine du lecteur.

Dès le prologue le ton est donné. Le récit sera trivial, décomplexé, outrancier mais sans jamais se départir d’une plume fouillée, teintée d’une poésie désabusée, même dans les moments les plus scabreux. Un style sans concessions qui interpelle, qui remue, qui vibre de passion et de colère mais qui, forcément, ne pourra pas plaire à tout le monde.

Car Querelle porte bien son nom. C’est un récit qui parle de lutte sous toutes ses formes. Lutte sociale oui mais aussi existentielle, avec Jezabel qui tente de se trouver une place dans un monde qui la révulse. Lutte d’affirmation, avec Querelle, le personnage-titre charismatique qui va bouleverser la tranquillité virile de la petite ville de Roberval. Lutte passéiste avec Jacques, le leader syndical qui assiste, impuissant, au délitement du monde qu’il a connu.

Le récit s’assemble autour de ces différents portraits de personnages, tous dépeints avec justesse, pour finir par s’apparenter une marmite bouillonnante d’une rage qui ne peut plus être contenue. Et lorsque la marmite déborde, il est trop tard, la fureur se déchaîne.

Il est dommage que l’auteur est préféré enchaîner les scènes violentes et dérangeantes plutôt que de tenter de narrer la révolte de manière crédible. Le dernier tiers du récit comporte un lot de scènes difficilement supportables qui extirpe toute crédibilité au récit. Celui-ci prend alors des allures de conte macabre qui atténue un peu le propos initial.

Malgré sa fin qui accumule les scènes choquantes sans véritable fond, Querelle reste une rencontre littéraire merveilleuse qui tantôt, ravie par ses portraits d’ouvriers en lutte, tantôt choque par ses scènes triviales qui en appel aux plus bas instincts.

Éditeur ‎NOUVEL ATTILA (23 août 2019)
Langue ‎Français
Broché ‎256 pages
ISBN-10 ‎2371000817
ISBN-13 ‎978-2371000810

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel

Des soucis et des hommes

Le combat des femmes pour leurs droits dans la société n’a jamais été aussi central et critique. Il a divisé la société en deux pôles qui semblent irréconciliables. Benjamin Fogel s’empare de ce thème complexe pour livrer un polar psychologique futuriste, puisqu’il situe son action en 2025, mais sidérant de réalisme.

Autour du féminisme l’auteur invoque tout un tas de thèmes primordiaux, le masculinisme et le virilisme tout d’abord les penchants néfastes du féminisme, notre rapport naïf aux réseaux sociaux, le phénomène effarant des incels, ces célibataires involontaires qui crachent leurs haines à longueur de tweet, le courant musical du néo straight edge. Un ensemble de thèmes foisonnant servis à la manière d’un reportage.

Le style de l’auteur est en effet très propre, concis mais détaillé, en témoigne ce sommaire qui reprend la présentation d’une fiche wikipédia.
Un ton dépourvu de romanesque mais qui permet au récit de se parer des oripeaux de la réalité.
L’auteur dépeint une société sclérosée par ses dissensions absurdes. Le tableau qu’il en dresse est glaçant de réalisme.

Pourtant, malgré cette plume sèche qui va à l’essentiel, l’auteur parvient à dresser des portraits psychologiques saisissants. Ce qui débutait comme un constat accablant de notre société se transforme petit à petit en une plongée dans la psyché torturée d’un homme, la fin des illusions pour celui qui se rêvait en chevalier blanc du féminisme. L’exposé sidérant prend alors des allures psychose infernale qui renverse le tableau dépeint par l’auteur.

Le silence selon Manon se révèle donc plus sournois et surprenant que son approche un peu scolaire pourrait le laisser l’envisager. Il interroge notre rapport aux réseaux sociaux, nuance les luttes féministes, met à mal la misogynie et dissèque l’esprit des femmes et des hommes pour ne laisser que la criante vérité, la malveillance se dissimule même dans les plus ardents défenseurs de causes les plus nobles.

Résumé : Dans les années 2025, le monde occidental se caractérise par une montée de l’agressivité sur les réseaux sociaux et en particulier des cas de cyber harcèlement, au point qu’une unité spéciale de la police, dirigée par le commissaire Sébastien Mille, a dû être mise en place. Sébastien Mille s’intéresse de près aux manoeuvres des groupes masculinistes en France. L’Amérique du Nord avait déjà connu dans les années 2010 des attentats dont les auteurs se réclamaient du mouvement « incel » (pour «involuntary celibate) »autrement dit des célibataires forcés qui conçoivent une haine des femmes et de la société contemporaine qu’ils jugent trop favorable au féminisme.

Éditeur ‎Editions Payot & Rivages (7 avril 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎352 pages
ISBN-10 ‎2743652772
ISBN-13 ‎978-2743652777

Le chien du forgeron de Camille Leboulanger

Fin de race

Versez-vous une bonne bière dans une immense chope et laissez-vous porter par l’histoire que va vous conter Camille Leboulanger. Une histoire qui prend des airs de légende brumeuse où résonnent la fureur guerrière, la sueur des hommes et les pleurs silencieux des femmes.

Le peuple Celte utilisait plus volontiers la tradition orale que l’écrit, raison pour laquelle peu de choses les concernant nous sont parvenus. La légende de Cuchulainn, ou chien du forgeron, est sans doute la plus connue. Véritable héros de légende, la figure mythique de ce guerrier se voit réinventé par l’auteur au cours d’un récit inventif, brutal où la légende se voit sérieusement écornée.

Comme tout bon conte, celui-ci nous est narré par un conteur qui ne nous dit que ceux qu’il a envie, dissimulant certains faits qui pourraient éclairer l’intrigue de manière éblouissante. Mais l’intérêt du récit n’est pas de faire toute la lumière sur la lignée de Sualtam mais bien de conter la destinée d’un guerrier né.

Et quel guerrier, personnage central de l’histoire, Setanta, bientôt renommé le chien, sera aussi le plus détestable. Et pour cause : Orgueilleux, fier, impulsif, doté d’un caractère ombrageux qui le pousse à frapper d’abord et à ne pas questionner ensuite, Setanta est l’archétype du guerrier sûr de lui qui n’hésite pas à asservir les plus faibles que lui de la manière qui l’arrange le mieux. Féministe, passez votre chemin, ce récit sublime tout ce que vous combattez.

Pourtant en creux ce conte terrible narre les errances d’un homme qui ne se définit que par ses prouesses guerrières et interroge le lecteur sur son rapport à la virilité et la masculinité. L’ascension fulgurante du chien parmi le peuple Celte entraîne par la suite une série de tragédies personnelles qui finissent par creuser en lui un puits insondable de tristesse et de culpabilité. Jusqu’à la fin inexorable.

Le chien du forgeron allie trois atouts non négligeables, une narration malicieuse, une intrigue palpitante et une réflexion sur un sujet d’actualité. Trois bonnes raisons de prêter l’oreille à ce conte sorti des tréfonds des légendes.

Résumé : Approchez, approchez ! Alors que tombe la nuit froide, laissez-moi vous divertir avec l’histoire de Cuchulainn, celui que l’on nomme le Chien du Forgeron ; celui qui s’est rendu dans l’Autre Monde plus de fois qu’on ne peut le compter sur les doigts d’une main, celui qui a repoussé à lui seul l’armée du Connacht et accompli trop d’exploits pour qu’on les dénombre tous.
Certains pensent sans doute déjà tout connaître du Chien, mais l’histoire que je m’apprête à vous narrer n’est pas celle que chantent les bardes. Elle n’est pas celle que l’on se raconte l’hiver au coin du feu. J’en vois parmi vous qui chuchotent, qui hésitent, qui pensent que je cherche à écorner l’image d’un grand homme. Pourtant, vous entendrez ce soir la véritable histoire du Chien. L’histoire derrière la légende. L’homme derrière le mythe.
Approchez, approchez ! Venez écouter le dernier récit d’un homme qui parle trop

Éditeur ‎Argyll éditions (19 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎246 pages
ISBN-10 ‎249240319X
ISBN-13 ‎978-2492403194

Ring shout de P. Djèli Clark

Latempét arrivé bientot…

Il était grand temps que des auteurs Issus des minorités ethniques martyrisés pendant des siècles s’empare du domaine du fantastique pour exorciser les démons de leur histoire. P. Djèli Clark le fait avec brio dans ce court roman. Lovecraft n’a qu’à bien se tenir.

Le récit est une aventure à part entière. Son intrigue, d’une part, nous fait suivre un trio féminin haut en couleur, sabre au clair et bâton de dynamite à la bouche, face à une horde de démons hargneux. C’est dynamique, c’est haletant, ça se lit d’une traite. 

D’autre part, la plume de l’auteur nous heurte à un patois, mélange d’anglais et de créoles, qui enrobe le récit d’une mélodie irrésistible fait d’argot et d’accent sudiste. Un dialecte secondé par un autre, encore plus surprenant, le gullah-geechee, qui demande un petit effort de la part du lecteur pour être compris. Une démarche lexicale réjouissante qui renforce l’immersion tout en apportant de la vraisemblance au récit. Une expérience réussie.

Un récit intense, une mise en bouche idéale pour qui voudrait partir à la découverte de cet auteur prometteur.

Résumé : Macon, 1922. En 1915. le film Naissance d’une nation a ensorcelé l’Amérique et gonflé les rangs du Ku Klux Klan. qui depuis s’abreuve aux pensées les plus sombres des Blancs. A travers le pays, le Klan sème la terreur et se déchaîne sur les anciens esclaves, déterminé à faire régner l’enfer sur Terre. Mais les Ku Kluxes ne sont pas immortels. Sur leur chemin se dressent Maryse Boudreaux et ses compagnes de résistance : une tireuse d’élite à la langue bien pendue et une Harlem Hellfighter. Armées de fusils, de bombes et d’une épée imprégnée de magie ancestrale, elles chassent ceux qui les traquent et renvoient les démons du Klan tout droit en enfer ; alors qu’un complot effroyable se trame à Macon et que la guerre contre le mal est sur le point de s’embraser. Phenderson Djèli Clark nous offre un récit où il mêle habilement histoire, magie et horreur lovecraftienne.

ASIN ‎B096HRZT8C
Éditeur ‎ATALANTE (21 octobre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎176 pages
ISBN-13 ‎979-1036000928

L’enfant qui voulait disparaître de Jason Mott

Courir après sois-même

Ce roman au ton volontairement burlesque nous entraîne à la poursuite d’un narrateur, l’auteur lui-même peut-être, dans une fuite en avant qui s’apparente à une quête désespérée pour se réconcilier avec soi-même.

On fait connaissance avec notre héros, en pleine promotion de son ouvrage, L’enfant qui voulait disparaître, alors qu’il échappe aux poings d’un mari jaloux, à peine s’il a le temps de s’engouffrer dans l’ascenseur. Accessoirement il est aussi nu comme un ver. 

Le ton est donné. Il sera haut en couleur. D’un jaune solaire comme les rayons d’humour, souvent grinçant et ironique, qui illuminent l’ouvrage. D’un vert cynique lorsqu’il s’agit de dépeindre le milieu de la promotion. D’un rouge écarlate lorsque la violence du monde s’invite dans l’univers bariolé du narrateur. Et puis il y a le noir, couleur charbon, que l’on tente d’ensevelir sous la futilité d’une vie frénétique. 

Car sous les couleurs chatoyantes se cache la souillure d’une enfance brisée par le harcèlement et le racisme. Jusqu’au drame fatal, celui qui creuse un trou béant dans la poitrine d’un jeune homme qui est peut-être le narrateur, ou pas. Un trou qui avalera toutes les couleurs pour ne laisser qu’un blanc infini de douleur.

Nu dans le premier chapitre, le narrateur prend forme sous nos yeux. À mesure que son univers s’étiole sous les coups de massue de la réalité, son esprit et son corps prennent forme. Son regard s’affûte, sa conscience s’éveille. Le récit nous offre une résurrection littéraire tout en s’emparant d’un sujet qui secoue les USA. 

C’est là toute la force du récit, derrière les pirouettes narratives et les bons mots, il aborde un thème complexe qui prend peu à peu l’ascendant sur le burlesque pour livrer une tirade finale bouleversante, qui résonne comme un constat amer mais aussi une victoire personnelle.

En équilibre constant entre la satire sociale et le récit introspectif, ce roman, malicieux et espiègle, offre une réflexion bouleversante sur la difficulté à se réconcilier avec son passé pour mieux faire face au présent.  

Résumé : u cours d’une tournée promotionnelle pour son dernier roman, un écrivain noir américain fait la connaissance d’un enfant à la peau si sombre qu’on le surnomme Charbon. D’abord rencontré dans la salle à manger d’un grand hôtel, le gamin d’une dizaine d’années réapparaît à chaque étape de la tournée et raconte sa vie, ses parents et leur idée folle : le pousser à devenir invisible pour ne pas avoir à subir le destin que sa couleur de peau lui réserve.L’enfant existe-t-il vraiment ? Affecté d’un étrange mal qui l’empêche de distinguer la réalité du produit de son imagination, l’écrivain serait bien incapable de le dire. Mais réelle ou fantasmée, cette rencontre va remettre en question son rapport à sa propre histoire, à sa condition et lui faire admettre une cruelle évidence : être noir aux États-Unis signifie vivre sous une menace constante.Comédie féroce, tragédie déchirante, manifeste contre la peur, l’oppression et les violences policières, L’Enfant qui voulait disparaître est tout cela à la fois

Éditeur ‎AUTREMENT (5 janvier 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎432 pages
ISBN-10 ‎2746763001
ISBN-13 ‎978-2746763005

Mille soleils splendides de Khaled Hosseini

l’Afghanistan à visage humain

Loin des clichés véhiculés par les médias occidentaux, Khaled Hosseini nous convie à un voyage dans un pays martyr. Une épopée dont on ne ressort pas indemne.

Le récit offre le portrait de deux femmes dans un pays saigné à blanc. Deux enfants qui vont devoir grandir trop vite, deux filles dont les parents, trop accaparés par leurs soucis d’adultes n’aiment pas suffisamment ou ne parviennent pas à protéger. Deux mères désemparées face à la cruauté du monde dans lequel elles doivent élever leurs enfants. Deux portraits poignants qui font résonner l’ouvrage d’empathie et soutiennent tout le récit.

Le récit est aussi un portrait contrasté de l’Afghanistan et de la ville de Kaboul, l’auteur n’hésite pas à mettre en avant les beautés de ce pays, l’ingérence extérieure qui entrave le développement et le patriarcat omniprésent. On découvre le quotidien des habitants dans un pays en guerre sans jamais que le récit ne s’éloigne de ses personnages.

L’auteur nous livre une épopée tragique, parfois un peu naïve mais qui touche au cœur. Le tout porté par une plume délicate et attentionnée.

Résumé : Forcée d’épouser un homme de trente ans son aîné, exécrable islamiste aux allures de Barbe Bleue, Mariam subit la colère de son époux devant son incapacité à lui donner un fils. Après dix-huit ans de soumissions à cet homme brutal, elle doit endurer une nouvelle épreuve : l’arrivée de Laila sous son propre foyer une petite voisine de 14 ans, que Rachid décide d’épouser en secondes noces. Les années passent, longues comme des veillées funèbres. Massoud assassiné. Les Talibans installés. De rivales, Mariam et Laila deviennent alliées, soeurs de malheur face au despotisme des pères, des maris et de leur cortège de lois inhumaines. Dans la prison de leur exil intérieur, elles unissent leur courage pour tenter de fuir l’Afghanistan et sa folie meurtrière, et partir au Pakistan. Mais parviendront-elles jamais à quitter cette terre dévastée, et leur ville, Kaboul, où « les soleils splendides » du passé sont aujourd’hui noyés dans des bains de sang ?

Éditeur ‎10 X 18 (8 janvier 2009)
Langue ‎Français
Poche ‎416 pages
ISBN-10 ‎2264049065
ISBN-13 ‎978-2264049063

Ligne de failles de Nancy Huston

Jusqu’à la source

Le fleuve d’une vallée ignore l’existence de la cascade qui la constitue, tout comme ladite cascade ne peut savoir qu’elle s’abreuve à une source plus lointaine. Parcourir les flots de l’histoire à contre-courant pour découvrir la source qui ruisselle sur le présent, c’est le pari osé de Nancy Huston avec ce récit ambitieux.

À travers une narration atypique l’autrice revisite l’histoire d’une famille jusqu’au drame initial, le péché originel qui a planté ses crocs dans l’ADN de cette famille, contaminant chacun de ses membres, génération après génération avec des symptômes différents mais toujours en instillant le malaise et un sentiment de rejet.

Un pari qui aurait été réussi si le secret en question avait été mieux mis en avant durant la dernière partie. L’origine de la fracture de cette lignée familiale ancrée dans l’histoire paraît trop nébuleuse pour acquérir l’ampleur nécessaire et expliquer les névroses qui rongent ses membres. Il est dommage également que l’autrice préfère expliquer un détail historique dans une note à la fin de l’ouvrage plutôt que de l’inclure dans sa narration. Cela aurait permis au récit de gagner en profondeur.

Pourtant la lecture reste agréable. Chaque narrateur possède sa propre voix, sa propre vision enfantine sur un monde d’adultes emplis de secrets et de non-dits. La plume allie rythme et une prose imagée très plaisante. Les différentes parties s’enchaînent toutes seules.

Un roman ambitieux qui manque de toucher au but par une conclusion qui manque de retentissement mais dont la narration inventive invite à la relecture.

Résumé : Entre un jeune Californien du XXIe siècle et une fillette allemande des années 1940, rien de commun si ce n’est le sang. Pourtant, de l’arrière grand-mère au petit garçon, chaque génération subit les séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente.

ASIN ‎2742769366
Éditeur ‎Babel (6 juillet 2011)
Langue ‎Français
Poche ‎496 pages
ISBN-10 ‎2351500741
ISBN-13 ‎978-2351500743

Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne

Quand je serais un homme

Ce récit est un fantastique livre-destin. Impossible de décrire cet œuvre autrement tout comme il est impossible de le lâcher une fois la première page lu.

John Boyne est également auteur de roman jeunesse, il n’est donc pas étonnant de le voir si bien maîtriser la narration, les dialogues et l’écriture de ses personnages. En un paragraphe vous saurez si vous allez aimé ou pas le personnage qu’il vous présente, et la plupart du temps vous allez l’aimez. Que ce soit l’excentrique Maud Avery, l’arrogant Julian Woodbead ou bien ce cher Cyril, vous allez tombé amoureux de ces personnages et de leur histoire qui deviendra la vôtre.

Fort de son expérience et de sa connaissance de l’histoire irlandaise, l’auteur nous conte un chemin de vie, une vie à tenter de s’accepter dans une Irlande qui vous rejette. Une vie, faite de regrets, de remords et de drames mais aussi de purs instant de joie, de bonheur. Le récit est empreint d’un souffle emphatique qui emporte tout sur son passage.

Au cours du récit l’auteur aura souvent recours au dialogue pour dynamiser son récit. Des dialogues ciselés, parfois émouvant, parfois hilarant mais toujours justes. Les phases narratives parraissent plus faibles en comparaison mais n’entachent en rien le plaisir de lecture.

Pour chipoter on pourra relever l’aspect placide de Cyril, qui fait parfois preuve de trop d’égard face à ses concitoyens pas toujours accomodant, et de nombreux hasard heureux qui parsèment le récit lui faisant frôler la suspension d’incrédulité. Mais ce sont des défauts mineurs qui ne peuvent faire oublier la tendresse qui enrobe le récit. 

Un roman initiatique puissant qui nous rappelle qu’il faut parfois toute une vie avant de s’accepter tel que l’on est.

Résumé : Cyril n’est pas « un vrai Avery » et il ne le sera jamais – du moins, c’est ce que lui répètent ses parents, Maude et Charles. Mais s’il n’est pas un vrai Avery, qui est-il ? Né d’une fille-mère bannie de la communauté rurale irlandaise où elle a grandi, devenu fils adoptif des Avery, un couple dublinois aisé et excentrique, Cyril se forge une identité au gré d’improbables rencontres et apprend à lutter contre les préjugés d’une société irlandaise où la différence et la liberté de choix sont loin d’être acquises.

Éditeur ‎Le Livre de Poche (2 janvier 2020)
Langue ‎Français
Poche ‎864 pages
ISBN-10 ‎225323785X
ISBN-13 ‎978-2253237853

Nuages baroques de Antonio paolacci et Paola Ronco

Crimina dell’arte

Il y a certains auteurs qui parviennent à s’imprégner d’une atmosphère avant de la retranscrire dans leur récit, c’est le cas du duo Paolacci-Ronco qui livre un polar enchanteur où l’esprit Italien occupe la première place. 

Les premières pages et la présentation des différents personnages donnent l’impression d’être au théâtre. D’un trait les auteurs plantent leur décor dans une ville de Gêne attachante, où les vieux immeubles se montent à pied, où la moindre parole donne l’impression d’être chantée. Un décor enchanteur qui reste réaliste grâce à une intrigue qui met en avant les travers de la société italienne.

Les personnages sont décrits par un trait de caractère qui permet de saisir immédiatement l’âme du personnage. Caccialepori, le malade imaginaire au regard affûté, l’adjointe Santamaria avec sa pipe constamment collée à la bouche et qui n’a pourtant pas sa langue dans sa poche, Musso le poseur avec ses costumes hors de prix. L’équipe d’enquêteurs fait très vite penser à une troupe de théâtre où chacun joue son rôle à la perfection. On est parfois à la limite du cliché mais la complicité des dialogues et le dynamisme de la narration fait oublier tout ça.

Évidemment l’atout majeur du roman est le sous-préfet Paolo Nigra qui nous fait découvrir son amour pour la ville de Gêne, sa résilience face à l’homophobie rampante de certains de ses collègues et de la société et son couple avec un acteur qui a fait le choix de taire sa vie amoureuse. Une relation touchante qui concentre toute la finesse d’écriture du duo d’auteurs. De quoi achever de faire tomber le lecteur sous le charme de ce polar, italien jusqu’au bout de sa plume.

Mais que cette légèreté apparente ne fasse pas oublier qu’une intrigue doit être menée. Si l’enquête se révèle classique et sans grande surprise, elle est cependant assez efficace pour captiver le lecteur et a le mérite d’intégrer le récit à la société italienne contemporaine en évoquant le pacte d’union civile, le G8 de 2001 et l’homophobie ordinaire à laquelle doivent faire face les homosexuels italiens encore aujourd’hui.

Un excellent premier volume d’une saga policière qui possède son propre ton, léger mais pas niais et une galerie de personnages haut en couleur. 

Résumé :

Un jeune étudiant en architecture d’une vingtaine d’années, vêtu d’un manteau rose vif, est retrouvé battu à mort au petit matin, non loin du lieu où se tenait une fête en soutien à l’union civile qui doit bientôt consacrer en Italie le mariage homosexuel. Sur les lieux, auprès de son équipe de policiers aussi disparate qu’efficace, arrive bientôt sur sa moto Guzzi l’imperturbable sous- préfet de police Paolo Nigra, bel homme à la quarantaine élégante, sorte de Gian Maria Volonte au charisme évident.

Tout semble indiquer un crime homophobe, mais Nigra se méfie des évidences…

Éditeur ‎Rivages (12 octobre 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎352 pages
ISBN-10 ‎2743657863

Mort aux geais, capitale du nord tome 2 par Claire Duvivier

Mains rouges, cœur noir

Le premier volume de la saga Capitale du nord ne m’avait pas complètement convaincu, la faute à une narration un peu trop maniérée. Je suis donc ravie de vous annoncer qu’Amalia a perdu ses bonnes manières dans ce second volume beaucoup plus musclé.

Fini le roman d’apprentissage empreint d’idéalisme, de morale noble et de bons sentiments, place à un récit de vengeance sur fonds de manœuvres politiques où l’honneur sert à essuyer les verres au fond d’une taverne lugubre après un conciliabule lourd de menaces. Une manière radicale de faire progresser l’intrigue mais l’autrice a conscience que le navire doit avancer. Le poisson a été pêché, il est temps de passer à la découpe.

On suit toujours l’intrigue par les yeux d’Amalia. Un personnage qui va gagner en complexité. L’autrice est constamment sur la corde raide avec ce personnage mais parvient tout de même à nous captiver dans sa quête de justice qui se transforme en vengeance acharnée, tout en nous faisant comprendre, par petites touches, qu’Amalia n’est pas le personnage le plus sympathique du récit. Une écriture qui s’oppose à celle, plus altruiste, de Nox dans Capitale du sud.

Il est juste regrettable que cette narration à la première personne empêche le dénouement d’acquérir une véritable ampleur. En restant focus sur Amalia, certains événements dramatiques apparaissent insuffisamment développés. 

Mais cela n’enlève en rien la tension qui parcourt tout le récit. Amalia est un personnage déterminée, qui n’a pas peur de se salir les mains mais qui va voir ces certitudes mises à mal. Et le final promet le meilleur pour la suite de la saga.

Je vais conclure en rappelant le lien étroit qui lie ces deux sagas miroirs avec la nourriture, même si le récit est moins épicurien que celui de Chamanadjian, les amateurs de fruits de mer devraient y trouver leurs comptes.

Résumé : Après les terribles meurtres de la maison De Wautier, le monde d’Amalia Van Esqwill s’est écroulé. Considérés comme les principaux suspects, Yonas et elle trouvent refuge dans les tumultueux Faubourgs de la ville. Mais s’ils peuvent se cacher de la garde havenoise, qui les protégera de l’emprise de l’enchantement ? Pour survivre, Amalia devra surmonter sa douleur, dompter ses peurs, s’adapter à la clandestinité… et accepter de confier son destin au jeu de la tour de garde.

Éditeur ‎FORGES VULCAIN; Illustrated édition (7 octobre 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎432 pages
ISBN-10 ‎2373056593
ISBN-13 ‎978-2373056594