L’Île panorama de Suehiro Maruo

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Hirosuke Hitomi, écrivain raté, rêve de construire un étrange paradis terrestre qui s’inspirerait d’un conte d’Edgar Poe. Lorsqu’il apprend la mort de Komoda, riche homme d’affaires qui a la particularité de lui ressembler comme deux gouttes d’eau, il décide de le faire revenir à la vie en usurpant son identité. Il entreprend alors la construction de son paradis terrestre sur une île isolée. Mais le projet de Hitomi ressemble bientôt à une descente aux enfers…

Chronique : L’Île panorama était à l’origine un roman de Ranpo Edogawa, profondément influencé par Edgar Allan Poe, et ses œuvres touchaient souvent à l’horreur et à la fantaisie. C’est Sulphur Maruo qui a adapté cette histoire en version manga. Le dessinateur est un maître de l’ero-guro, un mouvement érotique grotesque dont Edogawa est l’un des leaders. Maruo s’inscrit dans un courant underground dont les peintures mêlent érotisme, fantasme, perversion…
Aussi, ne serions-nous pas surpris de voir ces deux auteurs réunis ici.


Hirosuke est un écrivain raté. Il était fasciné par Edgar Allan Poe, notamment par sa nouvelle : « Le Domaine d’Arnheim ». Comme le roman, il rêvait de créer un paradis sur terre, un lieu de perfection absolue.
Ses espoirs sont vains jusqu’au jour où il apprend la mort d’un ancien camarade de classe très riche, Komoda, avec qui il a une ressemblance frappante.

Hirosuke conçoit alors un plan pour usurper l’identité du défunt. Jouant l’homme enterré vivant, qui parvient à sortir de sa tombe, Hirosuke secoue le cadavre de Komoda, prenant sa place avec sa femme. Désormais à la tête de la fortune familiale, rien ne peut l’empêcher de réaliser son rêve : créer une terre aux allures de paradis.


C’est l’histoire d’un idéaliste qui va sacrifier ses valeurs morales et s’engager dans l’inhumanité au nom d’un amour parfait et beau. Hirosuke n’hésitera pas à violer l’ordre moral (profanation de funérailles, assassinat, usurpation d’identité) pour parvenir à ses fins.
Le paradis créé sur l’île est une nature belle et parfaite mais artificielle et artificielle, dans laquelle se cachent des mécanismes technologiques. (Bien sûr, nous pensons au paradis artificiel du célèbre traducteur de Poe, Baudelaire !)

Bref, une nature qui n’a plus de nature, comme son créateur. L’île est une pure illusion, et les sirènes, jeunes hommes et autres habitants de l’île ne sont que des acteurs rémunérés qui utilisent ce faux paradis pour laisser libre cours à leurs instincts primaires.
Ici, Maruo lit les romans de ses compatriotes de manière linéaire. On y suit la chute morale d’Hirosuke : l’usurpation d’identité, la construction d’un paradis artificiel, son introduction auprès de la femme de Komoda, ses soupçons, qui conduiront à la chute ultime d’Hirosuke.


L’histoire devient peu à peu sombre et déprimante, tombant subtilement dans la folie des personnages.
Le point culminant de l’histoire est lorsque sa femme (et aussi au lecteur) révèle la fameuse vérité sur l’île. Maruo révèle tout son art à travers la variété de la décoration et le souci du détail. Chaque lieu découvert contribue à créer de nouvelles merveilles.

Le manga a aussi une touche érotique à la fin avec des scènes de sexe très explicites, mais ça reste très « soft » par rapport à ce à quoi l’auteur nous a habitué dans ses travaux précédents (tout est relatif !). Sommes-nous des maîtres de l’ero guro ou non !
Aruo a ainsi réussi cette adaptation tout en incorporant ses propres éléments personnels. On y retrouve l’ambiance malsaine des deux auteurs sublimée par une image délicate et riche.


On regrette juste que la chute un peu brutale et un peu ambiguë ait laissé le lecteur libre d’interpréter la fin de l’histoire.
« L’île panorama » est donc une BD atypique, pas forcément destinée au grand public, mais qui plaira aux amateurs du genre…  

Éditeur ‏ : ‎ CASTERMAN (18 janvier 2023) Langue ‏ : ‎ Français Poche ‏ : ‎ 280 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2203243856 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2203243859

Junk food Poche – Illustré, 4 janvier 2023 de ARTHUR CROQUE / EMILIE GLEASON (Auteur)

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Encore largement méconnue du grand public, la dépendance aux aliments industriels est une réalité pour des milliers de personnes. En donnant la parole aux victimes, ces food addicts qui ont perdu tout contrôle sur leur alimentation, Junk Food lève le voile sur ces drogues du quotidien, surchargées en sucre et en gras, qui détruisent notre santé et, parfois, nos vies.

Chronique : L’illustratrice n’hésite pas à exagérer les proportions, donnant à ses protagonistes ce qu’ils perçoivent comme des corps difformes. Douleurs, perte de contrôle, phase « gourmandise », temps de sevrage, inimaginable se regarder, qu’ils viennent d’inconnus, de votre entourage, de votre conjoint, ou même de votre propre miroir, des food addicts, des aides potentielles, le tout sans mots de bois à apprendre en savoir plus sur l’addiction alimentaire qui malheureusement n’est pas encore reconnue comme une maladie.À la fois documentaire et fiction, Junk Food est un album qui met en avant les dangers de la surconsommation de la malbouffe et du sucre, première drogue consommée au monde, à travers le personnage de Zazou, une anorexique de 24 ans, un phénomène qui touche le monde entier, que l’on soit adulte ou pas, maigre ou gros, riche ou pauvre. Pour cela, Arthur Croque et Émilie Gleason (Slapinbag) s’appuient sur de nombreux témoignages recueillis en France et aux États-Unis et, sans jamais être moralisateurs, démontrent avec beaucoup d’humour les ravages de cette mauvaise alimentation que nous imposent de nombreuses industries agro-alimentaires sans scrupules. Cette approche judicieuse contrebalance parfaitement la gravité du sujet, ce que l’on retrouve également dans la retranscription graphique d’Émilie Gleason.

Mi-documentaire mi-fiction, Junk Food est un album qui, à travers le personnage de Zazou, un anorexique de 24 ans, met en lumière les dangers d’une consommation excessive de malbouffe et de sucre, la première drogue au monde, un phénomène qui touche l’ensemble monde social, adulte ou non, maigre ou gros, riche ou pauvre. Pour ce faire, Arthur Croque et Émilie Gleason s’appuient sur de nombreux témoignages recueillis en France et aux États-Unis, et présentent de nombreux amoraux. L’industrie alimentaire fait des ravages sur cette mauvaise alimentation qu’on nous impose, ils ne prêchent jamais. Cette approche sensée équilibre parfaitement le sérieux du sujet, que l’on retrouve également dans la retranscription graphique d’Émilie Gleason

Éditeur ‏ : ‎ CASTERMAN; Illustrated édition (4 janvier 2023) Langue ‏ : ‎ Français Poche ‏ : ‎ 232 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2203203307 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2203203303

Les Enfants Perchés de la Révolution de Jean-Sébastien Bordas

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Paris, printemps 1789. Michel, 11 ans, est le fils d’un artisan veuf du faubourg Saint-Antoine. Lorsque celui-ci disparaît au cours d’une émeute contre la baisse des salaires, Michel est confié à un refuge pour enfants trouvés.

Chronique : Une bande dessinée pour enfants se déroulant aux premiers jours de ce qui allait devenir la Révolution française de 1789. Une révolte gronde parmi les enfants des rues de la banlieue parisienne, et le sort de la monarchie est en jeu. Jean-Sébastien Bordas a signé et peint cette nouvelle collection, puissante à plusieurs titres. Il est capable de fourrer habilement une section d’histoire didactique dans ces enfants perchés sur les toits, pas au-dessus de leurs têtes. Le choix des personnages est judicieux, les dessins sont beaux et les jeunes lecteurs s’amuseront tout en apprenant beaucoup de ces événements républicains.

Les pages se tournent toujours aussi vite et avec le sourire. On ne doute pas que le jeune public rigole des bons mots trouvés par Jean-Sébastien Bordas . Une histoire qui commence tout en douceur pour continuer avec des courses poursuites… On ne s’ennuie jamais. En plus, c’est les gentils qui gagnent à la fin grâce à l’amitié, l’écoute et le partage. le petit plus, c’est qu’on parle de l’importance des livres. La vérité est peut-être ailleurs parfois mais souvent elle peut se trouver dans des livres. . La trame de l’histoire n’est qu’un fil conducteur , léger et secondaire . Les dessins sont beaux, expressifs, fournis, et la colorisation a des teintes douces et lumineuses. Une bd jeunesse qui devrait en séduire plus d’un aventure et amitié sont les mots clés. Au final, lorsqu’on referme l’ouvrage, on a juste envie de lire la suite.

Note : 9,5/10

Éditeur ‏ : ‎ CASTERMAN; Illustrated édition (4 janvier 2023) Langue ‏ : ‎ Français Relié ‏ : ‎ 64 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2203226013 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2203226012 Âge de lecture ‏ : ‎ 9 – 12 ans

Locke & Key de Joe Hill et Gabriel Rodriguez

Certaines portes devraient rester verrouillés

Un manoir, des clés, des secrets enfouis qu’il ne faut surtout pas réveiller et surtout une galerie de personnages attachants. Bienvenue au manoir Locke, où chaque porte dissimule un rêve ou un cauchemar.

Ce comics fantastico-horrifique est bien sûr une formidable histoire de personnages qui se confrontent au mal absolu. Le récit de Joe Hill, digne héritier de son père Stephen King, est destiné à un public averti. On peut très vite passer d’une scène de vie familiale banale à un massacre sanglant en une page. Une impression renforcée par les magnifiques dessins de Gabriel Rodriguez. Cet artiste minutieux, qui dissimule mille détails dans ses planches, était l’artiste qu’il fallait pour mettre en scène les aventures des enfants Locke.

Le niveau de détails est impressionnant

Mais Locke & Key dépasse sa condition de simple comics d’horreur en brossant le portrait de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Une famille frappée par un deuil violent qui va devoir apprendre à surmonter les épreuves et libérer leur traumatisme pour espérer s’en sortir vivant. Locke & Key est un récit sur le deuil, l’adolescence et la capacité à croire au merveilleux.

D’une scène familiale à une atmosphère inquiétante

Le portrait psychologique des différents membres de la famille Locke est bluffant. Tous ont leur être verrouillés au début du récit, que ce soit Tyler et sa culpabilité, Kinsey avec ses complexes ou bien Nina qui se noie dans son chagrin. Tous devront parvenir à surmonter leur trauma par le biais de la magie contenu dans le domaine Locke.

Rien de mieux que des activités de jardinage en famille

Ce comics recèle tous les ingrédients d’une histoire inoubliable. On referme la dernière page le cœur lourd de quitter ces personnages, qui ont grandi en même temps que nous, mais l’âme émerveillée d’avoir lu une grande et belle histoire.

Résumé : Keyhouse : un étrange manoir de la Nouvelle-Angleterre. Un manoir hanté, dont les portes peuvent transformer ceux qui osent les franchir…

Après la disparition brutale de leur père, Tyler, Bode et Kinsey découvrent leur nouvelle demeure, croyant y trouver le refuge dont ils ont besoin pour panser leurs plaies. Mais une ténébreuse créature les y attend pour ouvrir la plus terrifiante de toutes les portes…

Éditeur ‎HiComics; Illustrated édition (22 septembre 2021)
Langue ‎Français
Relié ‎976 pages
ISBN-10 ‎2378871643
ISBN-13 ‎978-2378871642

Jonna – Tome 2 de Chris Samnee et Laura Samnee

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Jonna et Rainbow poursuivent leurs aventures et font face à la monstruosité des hommes.

Chronique : Jonna créé par Laura et Chris Samnee et dédié à leurs trois filles, qui en ont été la principale inspiration, est peut-être simpliste dans son intrigue, mais c’est un régal visuel qui plaira à toute la famille. Compte tenu de son cadre post-apocalyptique conquis par des monstres géants, il y a de l’émotion et de la légèreté à travers sa relation centrale entre deux sœurs, qui se sont adaptées chacune à leur manière à ce monde sauvage.

Le tome 2 reprend là où le tome précédent s’est arrêté, où Rainbow et sa jeune sœur Jonna, super-renforcée, se retrouvent en compagnie de l’adulte Saro, qui semble avoir d’autres projets pour les filles. Alors que Nomi et Gor tentent de sauver Rainbow et Jonna des autres horreurs que le monde leur réserve, le véritable objectif de Saro est d’exploiter le mystérieux don de Jonna pour combattre les monstres à des fins lucratives, laissant Rainbow seule pour trouver un moyen de sauver sa sœur.
Conçue pour un public de tous âges, l’histoire est racontée à un rythme rapide – en seulement quatre numéros, une situation est résolue, mettant en place la situation suivante pour les numéros suivants. Ainsi, le développement de la distribution – en particulier des seconds rôles – est peut-être limité, mais la bande dessinée compense par un graphisme exquis, qui est le principal argument de vente du titre. L’artiste Chris Samnee semble s’éclater dans ce monde, où chaque numéro présente une nouvelle couche, de l’arène de combat des monstres aux marchés souterrains, où il y a beaucoup de détails qui sont mis en valeur par les couleurs vives de Matthew Wilson.

Bien que la conception des monstres soit simple, Samnee les présente comme étant énormes et dangereux, tandis que Jonna sert de contrepoids amusant – bien qu’étant un être minuscule, elle a la force de terrasser ces bêtes. L’influence de Jack Kirby est omniprésente : l’action épique est dynamique et percutante et Samnee en fait ressortir l’échelle grâce à ses grandes mises en page.

Bien qu’il y ait des dialogues, une grande partie du livre est racontée par le biais de la narration visuelle, car on peut comprendre ce que ressentent les personnages à travers leurs expressions caricaturales. C’est particulièrement le cas pour Rainbow et Jonna, qui peuvent rebondir l’une sur l’autre par un badinage amusant, mais il y a toujours cet élément de tragédie qui les pousse toutes deux à rechercher leur père disparu. Je ne veux pas dévoiler de spoilers, mais la révélation finale du volume ouvre une nouvelle dynamique pour la relation centrale ; la boîte à mystères continue de s’agrandir.

ASIN ‏ : ‎ B09PZVT5XF Éditeur ‏ : ‎ 404 Editions; Illustrated édition (5 mai 2022) Langue ‏ : ‎ Français Relié ‏ : ‎ 120 pages ISBN-13 ‏ : ‎ 979-1032405581

Les représentants de Vincent Farasse, le grand soir

5 récits, 5 moments décisifs de l’histoire de France vus par le prisme de simples citoyens comme vous et moi. 5 tranches de vie porteuse de symbolique et de leçons parfois amères.

La dernière histoire, qui revient sur la dernière élection présidentielle en date, est celle qui m’a le moins convaincu. Trop direct, trop frontal dans sa manière d’aborder son sujet. C’est également la seule où un homme politique est acteur du récit, dans un rôle abject évidemment. Entre corruption, misère sociale et abus de confiance je n’ai pas saisi de quoi l’auteur voulait vraiment parler.

Les quatre autres récits sont beaucoup plus plaisants et font preuve d’une cohérence graphique agréable à l’œil. Une couleur est associée à chaque récit et l’imprègne d’une ambiance particulière, que ce soit un bleu qui souligne l’entente cordiale de deux couples qui doivent trouver un terrain d’entente ou le beige triste qui invoque le deuil et la désunion.

Toute une symbolique entoure les récits qu’il sera facile à décrypter pour quiconque possède un minimum de connaissances sur l’histoire récente. Ainsi ce couple d’amants qui se retrouvent après des années de séparation évoque-t-il les retrouvailles de la France avec le socialisme sous des airs faussement naïfs. La seconde histoire, sans doute la plus réussie, aurait pu être intitulée « l’électrochoc »  et revient sur l’irruption d’un courant politique que personne n’avait prévu sous une insoutenable lumière jaune-orangé qui évoque aussi bien la lumière du soleil que l’incendie qui ravage le paysage politique de l’époque.

Un magnifique album qui tire sa substance de ce qu’il veut faire montrer et non pas de ce qu’il raconte directement. Un retour nécessaire sur l’importance de ce pouvoir que détient chaque citoyen de faire entendre sa voix.

Résumé : Cinq tableaux, se déroulant tous un soir d’élection présidentielle. Vincent Farasse entrelace l’intime et le politique avec beaucoup de finesse et d’humour. Deux couples qui s’affrontent au sujet de leurs enfants, amoureux, fugueurs (1995) ; un homme et une femme décidés à profiter d’un week-end à deux à la campagne, qu’un voisin bien curieux vient bousculer (2002) ; une fratrie qui se réunit (et se déchire) autour d’un père tout juste décédé (2007) ; un homme qui cherche, au bord de la mer, à faire revivre un amour disparu (2012) ; une femme qui attend dans une chambre d’hôtel qu’un futur ministre la rejoigne (2017)… À travers chaque élection, et à chaque fois par le biais d’une histoire intime, fictionnelle, les auteurs nous offrent une photographie de l’epoque, de son arrière-plan.

Éditeur ‎Editions Payot & Rivages; Illustrated édition (2 mars 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎160 pages
ISBN-10 ‎2743655712
ISBN-13 ‎978-2743655716

Comme une grande de Maëlle Reat, Filles perdues, regards las

L’introspection c’est comme l’impression de déjà-vu, ça ne se commande pas. C’est en nous et cela surgit au moment où l’on s’y attend le moins. Pour Marie c’est lors d’un entretien d’embauche que se rappelle à elle des souvenirs d’enfance qui ont façonné la jeune femme qu’elle est aujourd’hui.

Un trait rond sur lequel s’appose de grands aplats de couleurs. Des visages réduits à leur plus simple expression, comme lorsque le temps efface les détails pour ne garder que l’essentiel, les impressions les plus vivaces.

Les réminiscences de Marie vont surtout se concentrer sur son amitié avec Amandine, sa camarade de classe. Les moments intimes entre ses deux jeunes filles pleines de vie et impatientes de partir à la découverte du monde figurent parmi les plus touchants du récit. Une bulle de nostalgie bienheureuse.

Malheureusement l’autrice ne parvient pas à approfondir son sujet. Certains thèmes abordés, notamment le destin d’Amandine, sont survolés et le récit aurait mérité un développement plus abouti. C’est dommage car la volonté est là de proposer un récit de vie rempli d’émotions intenses mais l’on referme l’ouvrage avec un sentiment de trop peu.

Une entrée en matière un peu timide bien que sympathique. Il y avait matière à produire un récit plus conséquent voire même plusieurs volumes.

Résumé : Marie passe un entretien d’embauche. Ça y est, elle est adulte, elle est grande. Pourtant, chaque question posée par le recruteur la renvoie à un épisode de son enfance ou de son adolescence ; divorce des parents, rupture d’amitié, premier amour dévorant, rêves de cinéma, etc.

Éditeur ‎Editions Payot & Rivages; Illustrated édition (2 mars 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎96 pages
ISBN-10 ‎2743655704
ISBN-13 ‎978-2743655709

Maus d’Art Spiegelman, prière pour les souris

J’ai onze ans, peut-être douze, le CDI de mon collège est déjà un refuge pour échapper au brouhaha de la cour de récréation. Parmi les rayonnages de livres et de BD que je commence à connaître par cœur, je suis intrigué par une BD en deux volumes qui représente sur sa couverture deux souris anthropomorphes surplombés par un drapeau nazi menaçant. Le titre ne me dit rien, Maus, ça veut dire quoi Maus ? se demande l’adolescent inculte que je suis. Je ne le sais pas encore mais mon âme d’enfant va disparaître ce jour-là.

Jusqu’ici l’Holocauste était pour moi une page sombre de notre histoire. Cela évoquait en moi une longue procession de victimes anonymes en noir et blanc, marchant vers la mort. Une page lointaine de l’histoire qui ne me concerne pas. Maus va tout changer, tout anéantir et tout reconstruire.

Soudainement les victimes ont un visage, un corps, une personnalité, une âme et un cœur. Ce ne sont plus des silhouettes squelettiques aperçues lors des reportages télévisuels mais des êtres vivants dont le témoignage me soulève le cœur au plus fort d’une tempête émotionnelle sans nom, dont les destins m’écorchent le cœur aux lames de l’Histoire. Mes joues ne sont pas réchauffées par les rayons du soleil, ce jour-là, mais par le sel de mes larmes.

Aujourd’hui ce chef-d’œuvre fait de nouveau parler de lui suite à la campagne de pudibonderie dont seuls les États-Unis savent nous régaler. Résultat, on n’a jamais autant parlé de cette pierre importante de l’édifice mémoriel. Et de me dire que, peut-être un élève curieux n’aura jamais l’occasion de porter les yeux sur cet ouvrage parce qu’un adulte, qui se croit bienveillant, en a décidé autrement.

Alors j’ai décidé de témoigner moi aussi. À ma petite échelle, sur ce que ce récit m’a apporté, sur l’adulte qu’il a contribué à ce que je devienne. Je voudrais que mon petit statut d’amoureux des livres serve, à travers ce post, à rappeler combien il est important de se remémorer ces ténèbres qui ont hanté le monde.

Alors souvenez-vous.

Résumé : Récompensé par le prix Pulitzer, Maus nous conte l’histoire de Vladek Spiegelman, rescapé de l’Europe d’Hitler, et de son fils, un dessinateur de bandes dessinées confronté au récit de son père. Au témoignage bouleversant de Vladek se mêle un portrait de la relation tendue que l’auteur entretient avec son père vieillissant.

Éditeur ‎Flammarion (14 janvier 2012)
Langue ‎Français
Relié ‎295 pages
ISBN-10 ‎2081278022
ISBN-13 ‎978-2081278028

Le Monde sans fin, miracle énergétique et dérive climatique – 29 octobre 2021 de Blain Christophe (Auteur, Illustrations), Jancovici Jean-Marc (Auteur)

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La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet, comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique sous forme de chapitres les changements profonds que notre planète vit actuellement et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient.

Chronique : Jean-Marc Jancovici abandonne donc les graphiques pour le graphique. Le scientifique Jean-Marc Jancovici simplifie. Il nous éclaire donc par ses élans de simplification, bien orchestrés et qui semblent être proches du réel [veritas est adæquatio rei et intellectus], validés en cela par suffisamment de membres de la communauté scientifique, bien qu’il y aura toujours des débateurs, des récalcitrants, des opposants, des rivaux. Moi, j’opine sans savoir, enfin sans savoir autant que l’auteur, mais rien ne peut s’opposer aux lois de la physique. Si la simplification peut gagner les béotiens, dont je fais toutefois partie, elle initie aussi un doute que je vais rejeter, car l’homme Jean-Marc Jancovici me parait autant compétant que sincère, sans recherche de gloires, de conquêtes, de prestiges. Il est un prophète peu ou pas entendu dans son pays. Si cela est patent, nous espérons que l’apocalypse décrite dans le même ouvrage que le constat du rejet des prophètes ne se réalise pas. Je crains le pire ! Jean-Marc Jancovici est souvent apocalyptique dans ses conférences, nous donnant à prendre en compte l’histoire, tragique sans interruptions, avec quelques rares pauses pour nous faire oublier Locke et la guerre de tous contre tous ou Girard pour qui chacun se croit seul en enfer définissant en cela l’enfer. Dans « Réflexions sur la liberté et l’oppression sociale », Simone Weil, en 1934 annonçait la façon dont la production mondiale occasionnera, en quelques décennies ou quelques siècles, une sape inévitable de ses propres ressources matérielles et elle se prononçait en faveur d’une forme de « décroissantisme » avant l’heure, qui enjoignait son lecteur à requestionner la notion de progrès afin d’examiner dans quelle mesure l’essor de l’innovation technique et de la production profite ou nuit au bien-être humain. Donc, rien de nouveau sous le soleil, (de Satan ?)

Éditeur ‏ : ‎ DARGAUD; Illustrated édition (29 octobre 2021) Langue ‏ : ‎ Français Broché ‏ : ‎ 196 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2205088165 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2205088168

Wolverine and the X-Men de Jason Aaron, Chris Bachalo et Nick Bradshaw. Youpi l’école est fini

Au début des années 2010, les comics X-Men ont pris un tournant radical, les intrigues se sont politisées, avec l’isolement sur l’île d’utopia. Le traitement se fait plus adulte, plus sombre et gore comme en témoigne la série X-Force de Kyle, Yost et Crain de 2008. Les X-Men se sont progressivement éloignés de leur idéal d’éducation et d’enseignement pour devenir une milice focalisé sur la survie des mutants. Il était temps qu’un auteur rappelle, à tout ce petit monde, les fondamentaux des X-Men.

Et cet auteur c’est Jason Aaron. Ce jeune scénariste connaît bien le personnage de Wolwerine dont il écrit régulièrement les aventures. En 2011 il consomme le divorce entre Cyclope, transformé en général d’une armée désespérée, et Wolverine qui se morfond de voir de jeunes mutants devenir des soldats sans cause à défendre que celle de leur propre survie. Dans la foulée il crée la série Wolwerine and the X-Men qui va réconcilier les fans de la première heure avec les comics X-Men.

Ah si toutes les écoles pouvaient ressembler à celle-ci

Malgré son titre qui laisse à penser que le mutant griffu va occuper le devant de la scène. Il n’en est rien. Aaron, en bon chimiste, va mélanger tous les ingrédients qui ont fait le succès des X-Men par le passé. Sa recette prend le contre-pied de la production de comics de l’époque. Sa série sera colorée, le ton sera irrévérencieux et pétillant, l’atmosphère se veut rafraîchissante et pop, l’ambiance optimiste et tournée vers l’avenir.

Wolwerine dans un rôle qui lui va comme un gant : celui de professeur

Aaron n’oublie pas pour autant que la marmite dont il se sert pour construire son récit n’était pas vide. Ainsi ses X-Men s’embarquent dans l’aventure de l’institut Jean Grey avec leur passif, leurs traumatismes dus à leur carrière de super-héros et leur angoisse légitime à l’idée de diriger une école de mutants. Nombreux sont ceux qui ont critiqué le choix de placer Logan à la tête de cette école en oubliant que cela faisait des années que le mutant le plus populaire de l’univers Marvel faisait office de mentor à de jeunes coéquipières telles que Kitty Pride ou Jubilee. La capacité d’Aaron a créé sa propre mythologie tout en conservant l’essence de ses personnages est bluffante. Mais le tour de force de la série ne s’arrête pas là.

Les réunions parents profs ne doivent pas être tristes

Aaron parvient à mélanger dans son festin plusieurs ingrédients qui évoquent les plus grandes heures de la franchise. Ainsi les décors des différentes aventures, que ce soit la terre sauvage, le cirque maléfique ou bien évidemment l’institut, remémorent les épisodes du début des années 80 signé par Chris Claremont et John Byrne. Le retour a une volonté d’éducation et d’enseignement fait penser aux séries Generation X de Scott Lobdell et Chris Bachalo, qui officie aussi sur les premiers numéros de la série d’Aaron, mais aussi au run, plus clivant, de Grant Morrison au début des années 2000. Enfin par l’esprit de famille, la complicité qu’il instaure entre ses personnages et l’interconnectivité qu’il parvient à conserver avec le reste de l’univers Marvel l’écriture d’Aaron fait penser à celle de Scott Lobdell durant son run sous-estimé au milieu des années 90 mais avec plus une plume concise et dépouillée des artifices de narration désuet.

Quentin Quire. Vous allez finir par l’apprécier, promis

Car Aaron n’ignore pas qu’il ne dispose que de très peu de temps pour mener à bien son projet, entre les différents crossover et les manœuvres éditoriales douteuses, il sait que son temps est compté. Aussi décide-t-il d’aller à l’essentiel. Ses dialogues seront concis, ses intrigues ne trainent pas en longueur et il ne s’éparpille pas dans son propos. Un propos qui n’a rien d’original en soi car il s’agit encore et toujours de raconter le passage de l’adolescence à l’âge adulte.

Le niveau de détail des planches de Nick Bradshaw est impressionnante

Toute la série, qui compte 42 numéros, peut être vue comme une immense crise d’adolescence. Mais comme il s’agit de mutants cette crise ne ressemblera à aucune autre. Les élèves de ce nouvel institut devront apprendre à accepter leur nature, le monde dans lequel ils vivent, les principes d’éducation que l’on tente de leur inculquer et aussi qu’ils ne sont pas très différents des adultes qui composent le corps professoral. Ceux-ci, très présents dans les premiers numéros, laissent petit à petit leur place aux élèves qui doivent s’en remettre à eux-même pour défendre les valeurs que l’on leur a enseignées. Évidemment avec un tel propos, la série ne peut connaître qu’une fin ouverte, résolument optimiste mais quelque peu douce amère pour le lecteur car, une fois la dernière page du dernier numéro tourné, celui-ci à bien conscience qu’il n’est pas prêt de relire une aventure aussi réjouissante que celle-ci.

Surtout rester calme professeur Logan

Pour la partie graphique Aaron se verra attribuer deux artistes principaux, sans compter quelques remplaçants de dernière minutes ici et là. Il s’agit de Chris Bachalo et Nick Bradshaw. Les deux ont un style dynamique et pop qui repousse les codes de la narration visuelle. Si Bachalo est le spécialiste des morphologies démesurées et des pleines pages, véritables uppercuts visuels, j’avoue avoir une préférence pour le trait de Bradshaw, plus figé mais dont les cases regorgent de détails qui transforment chaque numéros en banquet pour les yeux. Grâce à lui jamais une école pour mutants n’a paru aussi vivante, grouillante d’idées et de personnalité, pétillante d’humour et d’amour pour les comics X-Men.

Les classes vertes c’est d’un autre niveau avec l’Institut Jean Grey

À noter que la série connaîtra une seconde vie sous la plume de Jason Latour. Un second volet dispensable dont les dialogues tournent à vide alors que l’intrigue se perd dans les limbes temporels. 12 numéros qui détruisent ce qu’Aaron avait bâti pendant quatre ans. Un bien triste chant du cygne.

Mais quelle beauté !!

En 42 numéros, réunis en 4 volumes par Panini, Jason Aaron est parvenu à concocter un festin mutant réjouissant. Une lettre d’amour à la franchise et ses racines. Le tout sans jamais verser dans l’hommage pompeux mais en racontant sa propre histoire sur de jeunes adolescents qui vont devoir apprendre à grandir dans un monde qui ne leur fera pas de cadeaux. L’une des meilleures séries X-Men jamais écrites.

Souriez les enfants vous êtes entré dans la légende

Wolwerine and the X-Men est une série écrite par Jason Aaron et dessiné par Chris Bachalo et Nick Bradshaw publié pour la première fois en décembre 2011 et dont le dernier numéro paraît en avril 2014. Disponible en quatre volume hardback chez panini comics.